LA FORME DE L’EAU : Oscar 2018 du Meilleur film

Bon, moi, j’étais plutôt team 3 Billboards, les panneaux de la vengeance. Mais l’Académie des Oscars a préféré récompenser le conte fantastique de Guillermo del Toro qui a donc raflé, la nuit dernière, quatre trophées dont celui du Meilleur film et Meilleur réalisateur. Ainsi, c’est quasiment avec son œuvre la moins intéressante que cinéaste mexicain aura obtenu la consécration. Infantile, glauque, et bien trop sage malgré sa splendeur visuelle, La forme de l’eau ne m’a pas bouleversée une seconde…

 

« Oh, would I tell you about the place ? A small city near the coast, but far from everything else. »

  

La forme de l’eau (The Shape Of Water)

Guillermo del Toro
2017
Dans les salles françaises depuis le 21 février 2018
Lion d’Or du festival de Venise 2017
Golden Globes 2018 du Meilleur réalisateur et de la Meilleure musique (Alexandre Desplat)
Oscars 2018 des Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleure musique et Meilleure direction artistique

Au début des années 60, à Baltimore, Elisa (Sally Hawkins) jeune femme muette (mais entendante) vit une existence plutôt solitaire. Elle a pour seuls amis son voisin, Giles (Richard Jenkins), un illustrateur sexagénaire sur lequel elle veille avec tendresse, et Zelda (Octavia Spencer), agent d’entretien, comme elle, dans un centre de recherche spatiale. Un jour, en faisant le ménage dans le laboratoire secret, Elisa découvre une créature mi-homme mi-poisson retenue prisonnière dans une cuve. Cet amphibien déniché dans un fleuve d’Amazonie par le Colonel Strickland (Michael Shannon), chef de la sécurité du site, est soumis quotidiennement à un traitement particulièrement brutal. A l’insu de tous, la jeune femme parvient à entrer en contact avec cet être mystérieux, dont elle va peu à peu tomber amoureuse…

On est bien d’accord, Guillermo del Toro est un maître. Qui a vu L’Echine du diable ou Le Labyrinthe de Pan ne peut qu’en être convaincu. Depuis Cronos, le film de ses débuts, je suis fan et même les controversés Pacific Rim et la récente série The Strain m’ont grandement emballée. Ses bidouillages horrifiques, sa passion pour les monstres et son sens de la démesure vont toujours de pair, chez lui, avec des images puissantes et un sens aigu de la mise en scène. D’où l’immense sentiment de frustration éprouvé devant La forme de l’eau, sorte de « boursouflade » nourrie de toutes ses obsessions et influences, et hommage au cinéma de genre de son enfance. En tête : L’étrange créature du Lac noir de Jack Arnold et La créature est parmi nous de John Sherwood. Mais plus que l’hommage à la série B, ce qui déborde ici, c’est l’influence de Terry Gilliam et d’un de ses disciples, Jean-Pierre Jeunet (par voie de presse, ce dernier a d’ailleurs accusé le réalisateur mexicain de plagiat). Le film baigne dans une esthétique rétro-futuriste, les tons bleu-vert, et a toutes les caractéristiques du cauchemar (tel ce long couloir qui mène à l’appartement d’Elisa). Les visuels, certes, impressionnent, mais si le cinéaste a mis les formes, il a négligé le fond, et les personnages se révèlent bien trop stéréotypés. Le camp des gentils se compose de quatre laissés pour compte (une handicapée, une femme noire, un gay vieillissant au chômage, un communiste), les méchants sont caricaturaux à souhait (Michael Shannon a mis le paquet), à l’instar des espions russes (on est en pleine Guerre froide), plutôt comiques au demeurant. Dans ce cabinet de curiosités hélas, tout est convenu, téléphoné (annoncé même) jusqu’à ce monstre policé et cette histoire d’amour précipitée, à laquelle on voudrait croire, mais qui sonne faux. Il émane même un malaise diffus de cette naïveté surjouée par cette Amélie Poulain aux tendances zoophiles. Le réalisateur mexicain a dédié son film à l’amour et au cinéma. Mais il y avait davantage de romantisme et d’émotion dans The Strain ou même dans Hellboy II. Y brillait un amphibien bien plus attachant, Abe Sapien, déjà incarné par Doug Jones, l’acteur derrière le poisson de La forme de l’eau. L’Oscar, Guillermo del Toro le méritait déjà, et bien davantage, pour Le labyrinthe de Pan.
2h 03 Et avec Michael Stuhlbarg, David Hewlett, Nick Searcy, Stewart Arnott, Lauren Lee Smith…

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PENTAGON PAPERS (The Post)

Une fois encore, Steven Spielberg fait vibrer sa fibre idéaliste. En digne héritier de Capra et de Ford, le réalisateur de Lincoln en appelle ici à une des valeurs fondamentales de la démocratie, la liberté de la presse, et rend hommage au journalisme d’investigation tel qu’il n’aurait jamais dû cesser d’exister. En grand conteur qu’il est, aidé par des auteurs sensationnels, dont Josh Singer, auquel on doit déjà le scénario de Spotlight, Spielberg a reconstitué ce préquel de l’affaire du Watergate à la façon d’un thriller d’action, avec un sens du rythme et du suspense éblouissant. Une leçon d’histoire et de cinéma, portée par deux monstres sacrés : Meryl Streep et Tom Hanks.

 


« We’re talking about exposing years of government secrets…
– Is that legal ?
– What is it you think we do here for a living, kid ? »

 

Pentagon Papers (The Post)

Steven Spielberg
2017
Dans les salles françaises depuis le 24 janvier 2018
Nommé aux Oscars 2018 pour les Meilleurs film et actrice

En 1971, ayant été témoin sur le terrain des horreurs et de l’inutilité de l’engagement des forces américaines au Vietnam, l’analyste Daniel Ellsberg (Matthew Rhys) fournit au New York Times des copies de documents classifiés secret-défense. Dans ce rapport accablant commandé par le secrétaire de la Défense Bob McNamara, il était clair que dès 1966, le président Johnson savait que la guerre serait un échec. Fou de rage à la lecture des premières révélations du New York Times, Nixon obtient une injonction pour que le journal ne puisse en publier davantage. C’est alors que Ben Bradlee (Tom Hanks), fougueux rédacteur en chef du Washington Post en situation financière délicate, décide de monter à son tour au créneau et d’engager le quotidien dans la bataille. Mais il lui faut pour cela convaincre Katharine Graham (Meryl Streep), la timide directrice et propriétaire du Post, amie personnelle de McNamara. Graham est en outre ignorée par son propre conseil d’administration, composé exclusivement d’hommes peu enclins à mettre en péril la survie et la réputation du journal…

En traversant l’Atlantique, The Post, titre original du film, est devenu Pentagon Papers, en anglais pourtant, comme si la France préférait davantage mettre en avant « l’affaire » que le légendaire quotidien américain, célèbre pour avoir révélé le scandale du Watergate. « Democracy dies in darkness » (« La démocratie meurt de l’obscurité »), expression favorite de Bob Woodward, l’un des deux journalistes impliqués dans ces révélations, est d’ailleurs devenue depuis l’année dernière le slogan officiel du journal. De fait, outre l’épopée de la publication des documents secrets, Pentagon Papers éclaire aussi sur l’histoire du Post et de sa propriétaire Katharine Graham, propulsée à la tête du journal après la mort de son père et du suicide de son époux. Seule femme dans un monde d’hommes, elle est allée, non sans hésitation mais avec d’autant plus de courage, à l’encontre de son milieu et de ses conseillers qui doutaient de ses compétences. Pour camper cette héroïne inattendue, discrète et pourtant volontaire, Steven Spielberg a misé sur Meryl Streep, qu’il dirige ici pour la première fois. Il faut la voir avant une réunion, apprendre par cœur des informations comme une collégienne avant un examen, terrorisée à l’idée de parler devant un auditoire masculin. Et même lorsqu’elle s’érige contre ses conseillers, elle est mal assurée, la voix tremblotante, comme stupéfaite de sa propre audace. Quant à Tom Hanks, ici à l’opposé du personnage introverti qu’il interprétait dans Sully, de Clint Eastwood, il campe un Ben Bradlee un brin roublard, mais journaliste intègre, qui rêve autant de défendre la démocratie que de faire du Post l’égal du New York Times. Dans une Amérique chahutée par le comportement incohérent d’un Trump en roue libre, qui n’a de cesse de remettre en cause l’intégrité des journalistes et des médias via les fameuses fake news (CNN, le New York Times et le Washington Post étant ses cibles favorites), le film tombe à pic. Il rappelle aussi que le véritable journalisme est celui qui cherche des réponses, qui « creuse », comme aime le répéter Ben Bradlee à ses rédacteurs. Au scénario très « documenté » et pétri d’humanité de Liz Hannah et Josh Singer, Spielberg a instillé une touche espiègle. Et si la reconstitution (costumes, décors, accessoires) revêt un certain classicisme, la mise en scène efficace, d’une finesse diabolique et précise comme une horloge suisse, rend ce bras de fer entre la presse et le pouvoir totalement haletant. Une leçon.
1h 56 Et avec Sarah Paulson, Bob Odenkirk, Tracy Letts, Bradley Whitford, Bruce Greenwood, Alison Brie, Jesse Plemons, Will Denton…

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3 BILLBOARDS, LES PANNEAUX DE LA VENGEANCE

En lice pour les Oscars avec sept nominations, le troisième film de Martin McDonagh, réalisateur du génial Bons baisers de Bruges, a déjà raflé quatre Golden Globes, dont celui du Meilleur film dramatique de l’année, ainsi que le Lion d’Or du Meilleur scénario au festival de Venise. Avec ce récit quasi biblique sur la loi du talion, gorgé de tendresse et de violence, le cinéaste anglais d’origine irlandaise se penche sur l’Amérique profonde et ses autochtones. Sans jamais tomber dans la caricature et avec un humour noir dévastateur.

 

« Aussi triste que soit un tel spectacle, j’espère pour ma part que ça signe la fin de cette étrange saga des trois panneaux…
– Ca signe que dalle abrutie ! Ce n’est qu’un début ! Passe ça dans ta matinale de mes deux “Bonjour Missouri” connasse ! »

  

3 Billboards, les panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)

Martin McDonagh
2017
Dans les salles françaises depuis le 17 janvier 2018

Sept mois après la découverte du corps de la jeune Angela Hayes, violée et assassinée dans un champ non loin de chez elle, l’enquête locale n’a pas avancé d’un pouce. Désespérée et ulcérée par l’apathie des policiers de cette petite ville du Missouri, Mildred Hayes (Frances McDormand), la mère de la jeune fille, décide de les rappeler à l’ordre. Elle loue les trois immenses panneaux publicitaires laissés à l’abandon à la sortie de la ville, et fait afficher un message interpellant directement le chef de la police, le respecté Chef Willoughby (Woody Harrelson)…

Dramaturge renommé en Angleterre et en Irlande (en 1996, sa pièce The Beauty Queen Of Leenane, avait été encensée par la critique, et avait raflé moult récompenses), Martin McDonagh n’avait jusqu’ici signé que deux longs métrages : Bons baisers de Bruges, une petite merveille de comédie noire qui avait fait sensation à sa sortie en 2008, et le délirant 7 psychopathes, en 2012, nettement moins abouti (du propre aveu du réalisateur lui-même). Les amoureux de Bons Baisers de Bruges retrouveront dans 3 Billboards ce qui faisait son charme : cet enchaînement de situations absurdes et jamais manichéennes qui font passer du rire aux larmes, et ces personnages attachants, qui n’en finissent pas de surprendre. C’est en découvrant, au cours d’un voyage aux Etats-Unis, que des panneaux publicitaires avaient été utilisés pour interpeller la police locale, que Martin McDonagh a imaginé un récit sur les effets de ce type de propagande sur la population d’une petite ville du Midwest. Il s’est laissé ensuite porté par l’écriture, donnant ainsi une chance à chaque personnage. Si ses dialogues sont aux petits oignons (on rit énormément), le film doit aussi beaucoup aux numéros d’acteurs. En John Wayne au féminin, bandana roulé sur le front façon Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, Frances McDormand est sensationnelle et trouve ici son plus beau rôle depuis Fargo. Mais celui qui épate encore davantage, c’est bien Sam Rockwell, tout bonnement renversant dans la peau de ce flic idiot, raciste et brutal, qui se découvre peu à peu une conscience. Le bien et le mal, l’amour et la haine, la soif de justice et la quête de vengeance se confondent dans ce mélodrame encré d’Americana, réflexion sur la destinée et le pardon, illustrée par la musique ad hoc de Carter Burwell, le compositeur fétiche de Martin McDonagh. Moins satirique et plus tendre que le cinéma des frères Coen auquel on pense inévitablement, ce grand huit émotionnel, imprévisible et profondément humaniste vaut bougrement ses quatre Golden Globes (Meilleur film dramatique, Meilleur scénario, Meilleure actrice et Meilleur second rôle). On lui souhaite la même rafle aux Oscars.
1 h 55 On salue également les prestations gratinées et inspirées de Woody Harrelson, Caleb Landry Jones, Zeljko Ivanek, Peter Dinklage, Sandy Martin ainsi que les excellents Abbie Cornish, John Hawkes, Lucas Hedge, Samara Weaving, Nick Searcy…

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