Interview RYUICHI SAKAMOTO

MAN OF BEAUTY

 

Ryuichi

 

Qualifier Ryuichi Sakamato ne peut se faire qu’à grand renfort de superlatifs. Musicien génial, esthète absolu, ce « citoyen du monde » et donc fervent militant écologiste, n’a cessé de nous éblouir depuis qu’on l’a découvert à la fin des années 70, en solo et avec son groupe légendaire Yellow Magic Orchestra, l’un des pionniers, en Asie, de la pop électronique. Pour ce Japonais amoureux de Debussy depuis son plus jeune âge (il est né en 1952), la musique n’a pas de frontières. Explorateur audacieux, il excelle dans l’art de jongler avec les cultures et les styles, de trouver des combinaisons magiques entre l’ancien et le moderne, entre la musique classique, les sonorités ethniques, les chants traditionnels, le jazz, l’electro, la pop, la bossa-nova, la techno… (un de ses chefs-d’œuvre s’intitule d’ailleurs Illustrated Musical Encyclopedia).

 

Sakamoto albums

 

Ses concerts sont des enchantements, et ceux qui ont eu la chance d’assister à ceux de la tournée qui a suivi la publication de son album Beauty en 1990, ne s’en sont jamais vraiment remis. Ryuichi Sakamoto s’est également distingué en tant que compositeur de musique de film. D’ailleurs, le grand public le connaît surtout grâce à l’inoubliable thème de Furyo (Merry Christmas Mr. Lawrence), de Nagisa Oshima, dans lequel il y campait également l’officier japonais amoureux transi du soldat anglais incarné par David Bowie. La bande originale du Dernier empereur lui a valu l’Oscar en 1988. Celle d’Un thé au Sahara, un Golden Globe trois ans plus tard.


No Nukes

Quand il n’est pas en train de défendre la cause environnementale (il a notamment été à l’initiative du No Nukes Festival, premier concert antinucléaire organisé en 2012 au Japon, seize mois après la catastrophe de Fukushima), le musicien prolifique, toujours à l’affût, continue à faire montre d’ambition artistique dans des albums avant-garde parmi lesquels cet Out Of Noise de 2009, élaboré à partir de sons enregistrés sous la surface de la Mer arctique. Remis du cancer diagnostiqué en 2014 qui l’avait contraint à suspendre ses activités, Ryuichi Sakamoto a fait un retour remarqué en 2015 en signant avec son complice Alva Noto — alias Carsten Nicolai, jeune musicien conceptuel allemand, créateur de performances sonores, avec lequel il collabore fréquemment — la bande originale de The Revenant, rien de moins que le film événement de l’année. Et comme en plus d’être une légende vivante, Ryuichi Sakamoto est un artiste d’une humilité et d’une gentillesse rares, il m’a fait l’honneur de répondre à quelques questions.

 

Ryuichi 4

 

Another Film Another Planet : Aimiez-vous le cinéma d’Alejandro González Iñárritu avant d’accepter de travailler avec lui sur The revenant ? Un film en particulier ?

Ryuichi Sakamoto : Je suis un énorme fan de ses films depuis son premier, Amours chiennes. Je les aime tous et j’ai été réellement bluffé par Birdman.

AFAP : Est-ce le sujet du Revenant — la relation entre l’homme et la nature abordée de manière brutale et radicale — qui vous a particulièrement inspiré, et vous a poussé à accepter le projet ?

RS : J’ai vu le film après avoir donné mon accord pour la musique. Après avoir vu les premiers montages, j’ai estimé que le rôle principal en était la nature. Certes le film soulève un problème humain, mais dans mon esprit, il repose davantage sur la nature.

AFAP : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez vu la version définitive du film ?

RS : Je ne l’ai vue que plus d’un mois après avoir livré la musique. Ce que j’en pense ? Elle est mixée très fort (rires). Ce qui m’a également relativement surpris, c’est le placement de certains éléments sonores qui, à l’origine n’avaient, pas été composés pour ces moments-là. C’est quelque chose qui arrive fréquemment aux compositeurs de musique de films et parfois de manière encore plus drastique. C’est la raison pour laquelle j’hésite généralement à me rendre aux premières des films sur lesquels j’ai travaillé, c’est un coup à avoir une crise cardiaque !

AFAP : Le réalisateur et les acteurs ont évoqué un tournage difficile, qui virait même parfois au cauchemar. Est-ce que Nicolai et vous avez été également confrontés à des problèmes ? Avez-vous eu toute liberté artistique ou reçu des consignes précises ? Vous avez déclaré dans une récente interview, qu’ Iñárritu ne souhaitait pas de mélodies, il voulait des « sons » ! N’était-ce pas frustrant pour le mélodiste que vous êtes ou avez-vous été emballé par ce challenge ?

RS : En comparaison avec les acteurs et l’équipe, nos difficultés ont été insignifiantes. Pourtant, composer la musique de ce film est certainement le défi le plus grand, le plus complexe de ma carrière, et également le plus stressant. D’abord, parce que The Revenant faisant plus de deux heures trente, nous avons dû pratiquement livrer autant de musique. De plus, Alejandro, dès le départ, nous a demandé de surimpressionner des couches à bases de sonorités complexes et, effectivement, sans mélodies. Et il n’était pas évident de le satisfaire car il est doté d’une oreille extraordinaire et d’une incroyable mémoire pour les sons et la musique. Il a énormément insisté pour que cette BO ne ressemble à aucune autre, et soit tout sauf conventionnelle. C’était comme s’il nous avait fallu peindre un tableau particulièrement émouvant avec certaines couleurs seulement. C’est à la fois un challenge artistique et abstrait.

 

 

AFAP : Grâce à cette partition, vous avez été nommé aux Golden Globes en janvier dernier (tout le monde s’est demandé pourquoi elle n’avait pas été retenue pour les Oscars, avez-vous une réponse à cette question ?) — Quoi qu’il en soit, il semble que cette année était celle d’Ennio Morricone, qui n’avait jamais encore reçu d’Oscar pour une bande originale. Est-il l’un de vos compositeurs de musique de film favori ?

RS : Oui, absolument. J’admire aussi le travail de Maurice Jaubert (pionnier de la musique de films, il a composé, entre autres, celles de L’Atalante, Hôtel du Nord et Drôle de drame NdA), Bernard Herrmann, Alex North (Un tramway nommé désir, Spartacus, Cléopâtre… NdA), Nino Rota, Leonard Rosenman (La fureur de vivre, A l’Est d’Eden… NdA), George Delerue, Antoine Duhamel (La sirène du Mississipi, Domicile conjugal… NdA), François de Roubaix, Edouard Artemev (Solaris, Stalker… NdA), Thomas Newman (Wall-E, Skyfall… NdA), Cliff Martinez (Drive, A l’origine… NdA) et Toru Takemitsu (La femme des dunes, L’empire de la passion, Ran… NdA). Nous n’avons pas été en lice pour les Oscars car l’Académie a probablement estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de musique originale conventionnelle écrite pour le film.

AFAP : Que pensez-vous d’un compositeur comme Alexandre Desplat, omniprésent dans la musique de films aujourd’hui, ce qui aurait peut-être tendance à uniformiser la création dans ce domaine ?

RS : Je ne connais pas bien son travail.

AFAP : Je sais que vous adoreriez travailler avec Jean-Luc Godard. Y a-t-il d’autres réalisateurs qui vous inspirent ?

RS : Il y en a beaucoup que j’admire bien sûr, mais en réalité, dans les films récents que j’ai aimés, la musique n’est pas du tout conventionnelle. Et je trouve qu’ils fonctionnent très bien comme ça.

AFAP : En 2015, vous avez également composé la musique, dans un style plus classique, de Nagasaki, Memories Of My Son, du fameux réalisateur japonais Jôji Yamada. Le cinéma japonais semble dynamique. Les récents Miss Hokusai, de Keiichi Hara, Notre petite sœur, de Hirokazu Kore-eda ou Les délices de Tokyo, de Naomi Kawaze ont obtenu de jolis succès internationaux. Vous qui vivez une grande partie de l’année à New York depuis plusieurs décennies, quel regard portez-vous sur le cinéma japonais moderne ?

RS : Je suis un fan invétéré de Ozu, depuis très longtemps. J’admire aussi Mizoguchi, Naruse, et Kurosawa. Et bien sûr, Oshima est mon héros. Ça peut paraître absurde de comparer le cinéma japonais actuel à ces cinéastes classiques. C’est un peu comme si on comparait les frères Coen à John Ford. C’est peut-être un peu cruel, mais, pour moi, la majorité des films japonais d’aujourd’hui ressemblent de plus en plus à des téléfilms.

 

Voyage Ö Tokyo - affiche

 

AFAP : Quels sont vos prochains projets, en solo ou en collaboration ? Dans la musique de film ou la musique en général ?

RS : Après The Revenant, j’ai achevé une musique pour un film japonais, dont je ne suis pas encore autorisé à donner le titre. Cette année, je vais me consacrer à l’album solo que j’avais entamé en 2014, et dû interrompre lorsqu’on m’a diagnostiqué un cancer.

AFAP : Et enfin, vous avez eu la chance de travailler avec David Bowie sur Furyo (Merry Christmas Mr Laurence), un artiste avec lequel vous aviez beaucoup en commun. Maintenant qu’il est parti, trop tôt, regrettez-vous ne pas avoir travaillé davantage avec lui ?

RS : Nos vies se sont croisées sur le tournage de Furyo et au cours des quelques années qui ont suivi, et puis j’ai perdu le contact alors même que nous vivions dans la même ville. Je m’étais souvent dit que je devrais le contacter pour lui parler. Maintenant je m’en veux de ne pas l’avoir fait, parce que c’était à la fois un génie créatif et quelqu’un de fascinant.

 

Furyo 2

 

Merry

L’équipe de Furyo en 1983 : David Bowie, Jack Thompson, Ryuichi Sakamoto et le réalisateur Nagisa Oshima (Associated Press)

 

Liens connexes :

SITE OFFICIEL RYUICHI SAKAMOTO

CRITIQUE AFAP THE REVENANT FILM

Neige

ETTORE SCOLA : HOMMAGE

Il était le dernier représentant de l’âge d’or du cinéma italien. Ces fameuses années 60 et 70, quand les réalisateurs transalpins rivalisaient d’audace et d’excellence, et jouissaient d’une formidable liberté de ton. La liste de leurs noms donne le vertige : Fellini, Antonioni, De Sica, Risi, Bolognini, Visconti, Zurlini, Petri, Comencini… L’Italie était alors un véritable « laboratoire social » et la comédie « à l’italienne » son meilleur ambassadeur. Réalisateur engagé à gauche, Ettore Scola, décédé le 19 janvier dernier à Rome, à l’âge de 84 ans, laisse derrière lui une quarantaine de films nourris de ses préoccupations politiques et sociales, empreints d’un profond humanisme. Cinéaste de la comédie humaine, passé maître dans l’art de marier le grotesque et la beauté, le cynisme et l’émotion, le réalisateur, qui se définissait comme un « pessimiste gai », a d’abord été un scénariste inspiré (il a notamment signé le scénario du génial Le fanfaron, de Dino Risi) avant de passer derrière la caméra, sous l’impulsion de son ami Vittorio Gassman. On lui doit, entre autres, Drame de la jalousie, Les nouveaux monstres, La terrasse, La nuit de Varennes, Passion d’amour, Le bal, mais aussi et surtout ces trois chefs-d’œuvre absolus : Nous nous sommes tant aimés!, Affreux, sales et méchants et Une journée particulière, qui quarante ans après, n’ont rien perdu de leur pertinence.

Ettore

 

Nous nous sommes tant aimés! (C’eravamo tanto amati)

Nous

Ettore Scola
1974

Engagés dans la résistance, le bourgeois Gianni (Vittorio Gassman), l’intellectuel Nicola (Stefano Satta Flores) et le prolétaire Antonio (Nino Manfredi) rêvent d’un monde nouveau. A la libération, les trois amis se séparent. Mais, bien que différents, leurs chemins vont pourtant les amener à aimer la même femme (Stefania Sandrelli) et à perdre peu à peu toutes leurs illusions…

Chef-d’œuvre d’Ettore Scola paru en 1974, Nous nous sommes tant aimés est un chassé-croisé de l’histoire personnelle de trois hommes avec l’histoire de l’Italie (de 1944 à 1974) et celle du cinéma. Cette œuvre magnifique, émouvante et drôle, évoque avec une justesse confondante les illusions perdues de la génération de l’après-guerre, qui en s’enlisant dans le mirage du bien-être économique, a fini par trahir ses idéaux. « On voulait changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changés. » Magistralement interprété, le film rend également un hommage vibrant au cinéma italien, et notamment à Vittorio De Sica auquel l’œuvre est dédiée, ainsi qu’à Federico Fellini. Le film a obtenu le César du Meilleur film étranger en 1977.
Rédigé pour Fnac.com en 2004

Sommes
aimés

 

Affreux, sales et méchants (Brutti, sporchi et cattivi)

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Ettore Scola
1976
Prix de la mise en scène au Festival de Cannes

Dans un bidonville de la banlieue de Rome, les quinze membres de la famille Mazatella vivent dans la même petite baraque vétuste, au crochet du patriarche Giacinto (Nino Manfredi). Ce dernier, misanthrope et méchant, ne supporte plus ces parasites qui n’aspirent qu’à lui dérober son magot d’un million de lires, que lui a valu un accident de travail…

A l’origine, Ettore Scola souhaitait tourner un documentaire sur les bidonvilles de Rome, en complément du travail réalisé par Pier Paolo Pasolini dix ans auparavant dans Accatone, film dans lequel le cinéaste évoquait le génocide d’une population d’immigrés du sud de l’Italie, attirée par la société de consommation des grandes villes. Si Pasolini (qui devait faire la préface d’Affreux, sales et méchants, mais fut assassiné avant d’avoir pu la réaliser) s’était intéressé à la mort d’une culture, Ettore Scola s’attache ici aux conditions de vie de ces pauvres hères qui croupissent dans des bidonvilles, subsistant grâce au vol et à la prostitution. Le cinéaste a filmé ces marginaux véritablement affreux, sales et méchants avec un réalisme et une pertinence tels que cette œuvre de fiction drôle et grinçante est apparue en 1976 extrêmement dérangeante. Elle l’est encore…
Rédigé pour Fnac.com en 2004

Sales

 

Une journée particulière (Una Giornata particolare)

Journée

Ettore Scola
1977

Le 8 mai 1938, la population de Rome, en liesse, est dans la rue pour assister au défilé et à la cérémonie de la rencontre historique entre Hitler et Mussolini. Mais dans un immeuble d’un quartier populaire déserté par ses occupants, Antonietta (Sophia Loren), épouse d’un fonctionnaire fasciste et mère de six enfants consacrés au Duce, et Gabriele (Marcello Mastroianni), intellectuel homosexuel récemment licencié et menacé de déportation, vont se rapprocher…

Même si, en 1977, la Palme d’or à Cannes lui a échappé (au profit de Padre Padrone, des frères Taviani), Une journée particulière est un incontestable chef-d’œuvre et probablement l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma. Ettore Scola avait six ans et demi lors de cet événement de 1938 auquel il a participé et qui a marqué sa mémoire, et qui sert de toile de fond à cette rencontre de deux solitudes, de deux victimes d’un régime autoritaire et liberticide. Le film marque aussi la huitième rencontre à l’écran de deux monstres sacrés et complices de longue date. Sans fards et les yeux cernés, Sophia Loren, loin de son glamour habituel, y est étonnante et trouve ici l’un de ses plus rôles face à un Marcello Mastroianni (le rôle lui a valu une nomination à l’Oscar), lui aussi à contre-emploi et au sommet de son art. La confrontation de ces deux êtres que tout sépare en apparence, mais inexorablement attirés l’un vers l’autre, permet au cinéaste de disséquer l’idéologie fasciste dans toute son aberration, ce qui engendre souvent chez Gabriele, journaliste homosexuel intelligent et amer, des pointes d’humour et d’ironie inattendues. « Ce n’est pas le locataire du 6ème étage qui est anti-fasciste, c’est plutôt le fascisme qui est anti-locataire du 6ème étage ». Accompagné par la retransmission des festivités et des hymnes militaires qui émanent de la radio du concierge dans la cour, ce huis clos à la fois solaire et désespéré, filmé avec une infinie sensibilité, est transcendé par la photo, magnifique, de Pasqualino De Santis, chef opérateur, entre autres, de Mort à Venise.

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DAVID BOWIE IS… AN ACTOR.

Première publication : 10 mars 2015

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Musicien génial, artiste visionnaire, David Bowie est sans doute la personnalité la plus influente et troublante de la culture populaire du XXe siècle. Célébrée ce mois-ci à la Philharmonie de Paris, dans l’exposition itinérante David Bowie Is, créée originellement à Londres en 2013, l’icône garboesque continue de fasciner les jeunes générations et de susciter des vocations. David Bowie, touche-à-tout surdoué, est passé maître dans l’art de se réinventer. Il s’est donc naturellement essayé au 7ème Art, pour lequel il a été régulièrement sollicité au cours de sa carrière. De ses incartades cinématographiques, on retient surtout L’homme qui venait d’ailleurs, de Nicolas Roeg, dont le personnage d’extraterrestre lui colle toujours à la peau, et Furyo, de Nagisa Oshima, où ses cheveux peroxydés ont imprimé la pellicule à jamais. Pourtant, le reste de sa filmographie oscille entre seconds rôles sympathiques, apparitions anecdotiques, caméos et participations prestigieuses. Pourquoi Bowie ne s’est-il pas davantage impliqué au cinéma ? Eric Dahan, amateur reconnu de sa musique et cinéaste lui-même, et Jérôme Soligny, auteur de David Bowie Ouvre Le Chien, qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde, ont des réponses.

A la Villette, au sortir du concert de Philip Glass du 8 mars 2015 à la Philharmonie de Paris, Eric Dahan et Jérôme Soligny réinventent modestement la pochette de Pin Ups devant l’objectif téléphonique de leur ami Yan Céh.

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AFAP : Alors que David Bowie a été formé à l’art du mime, et qu’il n’hésite pas à jouer la comédie dans ses propres clips (revoir Jazzin’ For Blue Jean, prétexte à un vrai numéro), il a peu exprimé ses talents au cinéma. Le fait d’avoir (légitimement) privilégié la musique en est-il la seule raison ?

Eric Dahan : David Bowie a pensé dès 1975 se reconvertir dans le cinéma comme réalisateur, scénariste et producteur. Il ne s’est jamais considéré comme un acteur et, jusqu’en 1983, affirmait qu’il n’acceptait de jouer dans les films que pour observer des grands réalisateurs au travail et ainsi se former au métier.
Lorsque je lui ai demandé dans les années 90 où en étaient ses rêves de réalisateurs, il m’a répondu humoristiquement : « I guess we can call it my wet dream », jeu de mots sur l’expression anglaise qui signifie « pollution nocturne ». Il n’en a pas moins joué dans de très nombreux films, de qualité diverse. Pour ce qui est de la musique, il est clair qu’il a réalisé à un moment que c’était la grande aventure de sa vie et qu’il n’y renoncerait jamais, même s’il s’est parallèlement consacré à la peinture, à l’écriture et même au journalisme.

Jérôme Soligny : Il a effectivement très vite compris que la musique serait son principal vecteur, en tout cas, celui qui lui permettrait d’atteindre la célébrité puis l’indépendance et de créer ensuite sans contraintes. Néanmoins, lorsque son premier manager, Ken Pitt, lui trouve des petits engagements au cinéma, il n’hésite pas à s’y frotter, avec l’assurance qui par la suite caractérisera toutes ses diversions artistiques. Certainement conscient d’être doté d’un physique plus avantageux que la moyenne et de passer plutôt bien à l’écran, il acceptera très vite des choses que d’autres acteurs en herbe de la même génération auraient peut-être refusées. Dans Love you till Tuesday, réalisé par Malcolm J. Thomson, qui est en fait une succession de scopitones présentés sous forme d’émission télévisée, il n’hésite pas à apparaître en cosmonaute cabriolant en apesanteur, ou en gamin de cinq ans. Et puis finalement, il n’a pas eu dans l’ensemble de sa carrière tant que ça de sollicitations de la part de grands réalisateurs : Il a, quelque part, été victime du cloisonnement des arts : “C’est un rocker, il n’a rien à faire au cinéma !” Si Alan Yentob ne l’avait pas filmé en tournée américaine pour le programme télévisé Cracked Actor diffusé par la BBC début 1975, Nicolas Roeg n’aurait jamais eu l’idée de le faire tourner dans L’homme qui venait d’ailleurs. Son choix pour le rôle de Thomas Jerome Newton s’étant préalablement porté sur d’autres.

AFAP : Diriez-vous que David Bowie est un bon acteur, comme Frank Sinatra a pu l’être en son temps ?

E.D : J’estime qu’il est meilleur au théâtre — je pense à sa prestation dans Elephant Man — qu’au cinéma, même si je n’imagine pas L’homme qui venait d’ailleurs, Furyo et Les prédateurs sans lui, tant son travail y est par instants remarquable. Quant à Sinatra, je n’en suis pas fou dans L’homme au bras d’or et je n’ai pas revu Comme un torrent depuis longtemps.

J.S : Dans L’homme qui venait d’ailleurs, il est pratiquement lui-même, au moment du tournage. Je trouve parfaite sa prestation dans Furyo, sachant qu’il joue au milieu d’acteurs qui sont des comédiens fabuleux, comme Takeshi Kitano et surtout l’excellent Tom Conti.

Elephant Man, pièce de Jack Hofsiss – 1980
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AFAP : Etes-vous au courant de propositions qu’il aurait refusées ?

E.D : Oui, de nombreux films de science-fiction dans les années 70 et Parking, de Jacques Demy qui lui fut proposé pendant qu’il était à Paris en 1983 pour chanter à Auteuil. (L’infortuné Francis Huster finira par incarner en 1985 l’Orphée rock de la comédie musicale de Jacques Demy. Le résultat, plutôt malheureux, fut loin de combler les attentes du cinéaste lui-même, qui envisagea même d’abandonner sa carrière après cet échec critique et public NdA).

J.S : Jean Genet l’avait sollicité pour une adaptation cinématographique de Notre-Dame-des-Fleurs. Un projet de film avec Liz Taylor est tombé à l’eau, un autre sur la vie du peintre Egon Schiele également (avec Sydne Rome) et il aurait refusé de jouer le méchant du James Bond Dangereusement vôtre (de John Glen paru en 1985. Le rôle échut à Christopher Walken NdA).

AFAP : Y a-t-il des rôles qu’il aurait aimé interpréter ?

E.D : Il a pensé un temps qu’il aurait un rôle dans L’œuf du Serpent de Bergman (paru en 1977 NdA), car ils vivaient tous deux à Berlin à l’époque et je me souviens qu’il aurait aimé tourner avec Fassbinder et Truffaut.

J.S : Oui, on sait qu’il a aimé L’enfant sauvage de Truffaut. Il en abordera le thème dans sa chanson « Wild Eyed Boy From Freecloud ».

AFAP : Que pensez-vous de ses caméos dans les comédies truculentes et branchées, telles que Zoolander, College Rock Stars ou les séries Dream On ou Extras  ? N’est-ce pas un peu « facile « ?

E.D : Très franchement, je me souviens vaguement avoir trouvé Dream On assez drôle, car John Landis n’est pas un manchot. Quant aux autres films, je ne les ai pas vus.

JS : Il est excellent dans Extras, et plutôt drôle en Lagerfeld chevelu dans Zoolander. On peut répondre aux gens qui lui reprochent de cachetonner qu’il fait souvent ces choses-là par amitié.

Avec Owen Wilson et Ben Stiller dans Zoolander de Ben Stiller – 2001
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AFAP : Labyrinthe est-il « la » faute de goût ?

E.D : C’en est une, mais ce n’est pas la seule ! Je ne suis pas non plus convaincu par sa performance dans le clip/court-métrage Jazzin’ For Blue Jean ou encore par l’atroce Dernière Tentation du Christ de Scorsese dans lequel Bowie incarnait Ponce Pilate. Je regrette qu’on ne le voie pas davantage dans Twin Peaks, plus proche de sa propre sensibilité artistique.

J.S : Labyrinthe est forcément discutable, mais il ne faut pas oublier que c’est un film destiné aux enfants. Et je trouve Bowie assez savoureux. Là encore, on sait qu’il y a tourné par amitié pour Jim Henson. Il est toujours plaisant de voir quelqu’un, souvent qualifié, à tort, de froid et calculateur, se mettre dans de telles situations : jouer le jeu au risque de se ridiculiser, mais en l’assumant, et sans être dupe pour autant.

 labyrinthe-labyrinth-03-12-1986-1-g Labyrinthe (Labyrinth) de Jim Henson – 1986

La dernière tentation du Christ (The Last Temptation Of Christ) de Martin Scorsese – 1988
Ponce

Twin Peaks: les 7 derniers jours de Laura Palmer (Twin Peaks: Fire Walks With Me) de David Lynch – 1992
Twin Peaks - Der Film / Twin Peaks - Fire Walks with Me

 

AFAP : Quels sont les trois films que vous retenez de sa filmographie ?

E.D : L’homme qui venait d’ailleurs, Furyo et Les prédateurs, sans hésiter, car on ne peut pas dire que The Linguini Incident (de Richard Shepard, 1991- NdA) ait une grande valeur artistique.

J.S : Je rajoute Basquiat parce que le voir jouer Warhol, personnage dont la mythologie a eu autant d’importance pour lui, est un vrai bonheur, sachant aussi que le courant n’est jamais passé entre eux, la chanson « Andy Warhol » de Bowie n’ayant pas plu du tout à l’artiste conceptuel. Pour revenir à Furyo, je pense que Bowie doit être fier d’être dans ce film qui a révélé Takeshi Kitano, qui était, à l’époque, un comique japonais. Mais Bowie n’était pas là par hasard. Sa passion pour le Japon date de bien avant ça. Ziggy Stardust n’a jamais vu Paris, mais il a vu Tokyo ! C’est aussi un des rares films où il a joué le jeu de la promotion en accompagnant le Oshima Gang à Cannes.

L’homme qui venait d’ailleurs (The Man Who Fell To Earth) – 1976 
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Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence) – 1983
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Trente ans avant Only Lovers Left Alive de Jim Jarmush : Les prédateurs (The Hunger) de Tony Scott, avec Catherine Deneuve et Susan Sarandon – 1983
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Basquiat de Julian Schnabel (1996)
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Avec Rosanna Arquette dans The Linguini Incident – 1991
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AFAP : Parmi les personnages qu’il a interprétés au cinéma, lequel est le plus proche du vrai Bowie d’après vous ?

E.D : Thomas Jerome Newton dans L’homme qui venait d’ailleurs, car il y dit des choses très personnelles comme « My life is not secret, but it is private » ou encore sur le fait qu’il est bisexuel (« I see bodies…of women and men ») mais également le Major Celliers de Furyo car il est question d’un frère abandonné et trahi, et que ce n’est pas non plus sans résonance avec sa propre vie. Mais aussi parce qu’à un moment, la scène où Takeshi Kitano les délivre et leur souhaite « Merry Christmas », il ne peut s’empêcher de sourire d’un air entendu et un peu supérieur comme cela lui arrive dans la vie.

J.S : Oui, c’est son côté « je suis courtisé à mort et je suis blasé ». C’est tout à fait ce qu’on ressent dans la nonchalance de son attitude lorsqu’il avance vers le personnage incarné par Ryuichi Sakamoto pour l’embrasser. On peut également constater que dans Furyo et L’homme qui venait d’ailleurs, il est acteur dans le sens où Alain Delon l’entend, et non comédien. Dans le film de Nicolas Roeg, la créature chétive et apeurée par un monde qu’elle semble découvrir n’est finalement qu’une émanation de ce que Bowie est en 1975, fragilisé par les drogues et les errances mentales nocives. Même si le film est adapté d’un livre de Walter Tevis, certaines scènes sont directement inspirées de ce que Bowie vivait alors en tournée. Son chauffeur dans le film était le sien à cette époque. Non seulement il est Thomas Jerome Newton, mais il est assez singulier de constater, a posteriori, que ce personnage dont la civilisation sur sa planète semble plus avancée que les celle des Terriens, ressemble à ce qu’il allait devenir lui-même quelques années plus tard. Depuis la fin des années 90, dans les interviews qu’il m’a accordées, David a expressément expliqué que l’inculture et le nivellement par le bas, cette forme d’ “infériorité” vers laquelle on tend, faisaient partie de ses préoccupations. Au moins autant que les terribles dérives du monde, occasionnées par les conflits d’origine religieuse.

L’homme qui venait d’ailleurs (The Man Who Fell To Earth)
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Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence)
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AFAP : Ne trouvez-vous pas troublant l’intérêt de son fils pour la science-fiction (Duncan Jones très bon cinéaste au demeurant, est le réalisateur de Moon et Source Code) ? Ne pensez-vous pas que la boucle est bouclée, d’une certaine façon ?

E.D : Troublant, non, car beaucoup de jeunes aiment la science-fiction. Je ne dirais pas que la boucle est bouclée car l’espace chez David Bowie est avant tout métaphorique, alors que dans Moon c’est juste un décor.

J.S : Il s’agit peut-être d’une coïncidence… Par contre, je suis convaincu que, même si c’en est vraiment une, le père qu’est David doit être fier, quelque part, que son fils se soit fait connaître par l’histoire d’un astronaute. Major Tom, de père en fils !

Sam Rockwell dans Moon de Duncan Jones – 2009
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Duncan Jones et David Bowie à la première de Moon au festival de Tribeca
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Autres apparitions mémorables de David Bowie au cinéma :

Just A Gigolo de David Hemmings – 1978
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Série noire pour une nuit blanche (Into The Night) de John Landis – 1985
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Absolute Beginners de Julian Temple – 1986
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Le prestige (The Prestige) de Christopher Nolan – 2006
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Avec Josh Hartnett dans August d’Austin Chick – 2008
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Lien de l’exposition David Bowie Is

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Page Facebook du livre David Bowie Ouvre Le Chien, de Jérôme Soligny, préface d’Eric Dahan, Editions La Table Ronde

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