FATIMA

On ne mentira pas ici : on aurait adoré que Marguerite remporte le César du Meilleur film cette année, tant cette œuvre ambitieuse avait quelque chose d’accompli, et des qualités artistiques indéniables. Les votants en ont décidé autrement et ont choisi de couronner Fatima, film social, à petit budget, sur les difficultés de l’intégration d’une femme de ménage arabe. Faut-il pour autant s’en indigner ? Sûrement pas. A fortiori si on n’a l’a pas vu. Parce que malgré sa simplicité formelle et sa modestie apparente, Fatima est un film choc, d’une grande humanité, réalisé par un cinéaste intelligent, dont la mise en scène naturaliste ne laisse rien au hasard. Et comme l’ont expliqué maintes fois les frères Dardenne, donner l’impression de réalisme, de naturel, est le résultat d’un travail méticuleux.

 

Fatima 4

« Ma fille et ses copines vivent dans une société française, et moi je ne parle pas le français. A cause de ça, on est dévalorisé, on n’est pas considéré. C’est ce qui démolit ces enfants. Eux, cherchent la fierté. Elle est où, leur fierté ? Déjà par la langue, ils n’ont pas de parents. Comment veux-tu parler avec ton père ou ta mère, si tu ne connais pas leur langue. »

 

Fatima

Fatima 1

Philippe Faucon
Octobre 2015
En DVD chez Pyramide Vidéo depuis le 1er mars 2016
Nouvelle sortie en salles le 2 mars 2016
Trois César : Meilleur film, Meilleure adaptation, Meilleur espoir féminin (Zita Hanrot)

Depuis que son mari l’a quittée, Fatima (Soria Zeroual), immigrée algérienne qui maîtrise mal le français, élève seule ses deux filles dans la banlieue lyonnaise. Si Souad (Kenza Noah Aïche), quinze ans, est constamment en révolte, Nesrine (Zita Hanrot), dix-huit ans, est studieuse et fait la fierté de sa mère. Pour qu’elle puisse s’inscrire en fac de médecine, Fatima s’épuise en accumulant des heures de ménage, ce qui hérisse Souad, qui ne cesse de lui témoigner du mépris. Alors, le soir, Fatima écrit dans son cahier ce qu’elle ne peut exprimer : ses frustrations, et son désir d’avenir meilleur pour ses filles…

 Au-delà de la polémique, ce César du Meilleur film aura au moins permis au long-métrage de Philippe Faucon de faire sa réapparition sur les écrans, cinq mois après sa sortie officielle (au moment où il paraît également en vidéo) et d’attiser la curiosité d’un public jusqu’ici un peu réticent à se déplacer. Comme La loi du marché, La tête haute, ou Much Loved, Fatima s’inscrit dans la tendance du cinéma français de 2015, dominée par les œuvres sociales et les fictions naturalistes. La Fatima courageuse du film, interprétée par la touchante Soria Zeroual, est inspirée de Fatima Elayoubi et de son livre Prière à la Lune, paru en 2006 aux éditions Bachari. L’écriture, d’une certaine façon, a rendu sa dignité à cette immigrée marocaine, femme de ménage épuisée et combative. Prière à la Lune lui a permis de trouver sa place et de donner une voix à toutes ses semblables, silencieuses et invisibles. Le nerf de la guerre, comme le démontre parfaitement le film, c’est l’absence de maîtrise de la langue française, véritable source d’enfermement pour Fatima. En dépit de scènes parfois violentes (les propos de la fille cadette à l’égard de sa mère sont d’une brutalité inouïe), la chronique humaniste réalisée par Philippe Faucon se révèle étonnamment solaire, pleine d’amour, et plutôt optimiste. En cela, elle pourrait être le contrepoint de La désintégration, son film précédent, qui évoquait la dérive islamiste de jeunes Français. Car le cinéaste franco-marocain, dont l’épouse est d’origine algérienne, connaît les difficultés liées à l’immigration sous tous ses aspects et se fait fort d’en montrer les réalités sans sensationnalisme, pour constituer une sorte d’antidote (« un contrepoison ») au discours ambiant. Avec Fatima, il est parvenu, en une heure et dix-neuf minutes, à brosser un portrait de femme attachant, qui contribuera peut-être à faire ouvrir les yeux sur ces mères courage qui se débattent avec des situations difficiles. Tout en luttant, au quotidien, contre le racisme ordinaire, l’intolérance et la jalousie de ses voisines, Fatima doit concilier ses valeurs avec celles de la société laïque, qui sont celles de ses filles, et respecter le désir d’émancipation de ces dernières. Il lui faut aussi comprendre la souffrance de sa cadette, révoltée par le déclassement de sa mère. Accusé de faire du documentaire plus que du cinéma (à l’instar des frères Dardenne au moment de la Palme d’or remportée par Rosetta à Cannes), Philippe Faucon a beaucoup travaillé avec les interprètes, débutants, professionnels ou non, pour donner vie aux personnages (contrairement à Zita Hanrot, découverte dans Radiostars, Soria Zeroual, repérée dans un casting, n’est pas comédienne professionnelle et joue ici ce qu’elle est dans la vie). C’est ce fil tendu entre le jeu et la réalité qui confère au long-métrage une vérité confondante jusque dans les scènes les plus intimes. Le film, découvert à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, a obtenu trois César et une nomination pour Soria Zeroual. Les médias ont parlé de miracle. Pas de quoi faire tourner cependant la tête à l’interprète de Fatima, qui est sagement retournée à sa vie d’avant, fière d’avoir contribué à ce film porteur d’espoir.
1 h 19 Et avec Chawki Amari, Dalila Bencherif, Isabelle Candelier, Franck Andrieux, Zakaria Ali-Mehidi, Emir El Guerfi… 

BANDE-ANNONCE

Fatima 3
Fatima 2
Fatima 6
Fatima 5

Une réflexion au sujet de « FATIMA »

  1. Comme toujours Sophie, tu as les mots justes pour défendre ce docu-film de très belle facture malgré le petit budget.
    La dimension humaniste et politique de Fatima ne peut être ignorée.
    Seulement, et bien que friande de ce style, et toutparticulièrement pour ce film que j’ai eu la chance de voir lors de sa diffusion confidentielle au Sirius, je déplore que ce soit une « mode » cinématographique qui permette à de tels sujets d’être traités.
    Comme beaucoup, je pense tout de même que le cinéma avec un grand C, celui des Césars, aurait pu saluer, dans lemême registre Deephan ou Mustang, ma préférence allant vers Mon Roi.
    Mais bon, il y a un sens à ce choix, que je ne nie pas

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