HOLLYWOOD MASTER CLASS

Quatre chefs-d’œuvre de l’âge d’or d’Hollywood viennent de paraître en Combo Blu-ray+DVD (et DVD Collector) chez Elephant Films, dans la collection Cinema Master Class, en version restaurée et assortis de suppléments exclusifs. Quatre comédies sophistiquées pour rire ou pleurer, signés par les plus grands cinéastes de leur temps.

 

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« Votre mère ne vous a jamais dit qu’il y avait des choses correctes et d’autres pas ?
– Non, elle parle beaucoup pour ne rien dire. »

 

MY MAN GODFREY (Godfrey)

Gregory La Cava
1936

Deux mondaines, Irene (Carole Lombard) et sa sœur Cornelia (Gail Patrick), participent à une course au trésor un peu spéciale organisée par la haute société new-yorkaise. Il s’agit de dénicher un objet dont personne ne veut. Irene jette son dévolu sur un clochard, Godfrey (William Powell), qui vient d’envoyer sa sœur sur les roses. Elle le trouve si sympathique qu’elle convainc même sa mère de l’engager comme majordome dans leur très chic maison de Park Avenue. Contre toute attente, Godfrey va se révéler extrêmement efficace et ses bonnes manières surprendre toute la maisonnée. Et pour cause, car il n’est pas vraiment celui qu’il prétend être…

Ce n’est pas la première screwball comedy de l’histoire. Cet honneur revient au New York-Miami de Capra et Train de luxe de Hawks, parus en 1934, soit deux ans plus tôt. Mais My Man Godfrey peut s’enorgueillir d’avoir popularisé le terme. C’est en effet lors de la sortie du film de Gregory La Cava qu’est apparue pour la première fois dans la presse l’expression « screwball comedy ». Ce sous-genre de la comédie romantique traite moins de romance que d’affrontement entre les sexes et de leur rapprochement. Pour contourner la censure, les scénaristes et dialoguistes rivalisaient d’imagination. Ils avaient le chic de glisser dans le bavardage des sous-entendus parfois aussi osés que des scènes de sexe. Il fallait également faire oublier au public la morosité ambiante en cette période de Grande Dépression. Pour cela, rien de mieux qu’aborder la différence des classes : ridiculiser les riches, tout en montrant le faste de leur train de vie. C’est ce qui fait précisément le sel de My Man Godfrey, salué par six nominations aux Oscars en 1937, histoire d’imposture prétexte à un festival de situations loufoques, de dialogues absurdes et désopilants. La famille Bullock réunit toutes les figures typiques du genre : une enfant gâtée insupportable mais attachante, une sœur aussi belle que perfide, une mère totalement écervelée, un père dépassé par la situation, qui s’étonne à peine de découvrir un cheval dans le salon un lendemain de fête arrosée. La mise en scène est brillamment assurée, et avec un rythme effréné, par Gregory La Cava, cinéaste venu du dessin animé qui s’est imposé dans les années 30 comme l’un des maîtres de la comédie loufoque. On lui doit Fifth Avenue Girl, avec Ginger Rodgers, She Married Her Boss avec Claudette Colbert ou Pension d’artistes (Stage Door) avec Katharine Hepburn. Ici, c’est la ravissante Carole Lombard qui fait montre de ses talents comiques. L’actrice est en totale alchimie avec William Powell, son ex-époux dans la vie. Ce dernier, à l’époque héros de la série des Thin Man (L’introuvable) aux côtés de Myrna Loy, campe à merveille ce Godfrey ambigu et placide qui ne se dépare pas de son calme, même dans les situations les plus délirantes, telle celle qui clôt le film, et qui n’est pas la moins surprenante.
1 h 34 Et avec Gail Patrick, Alice Brady, Eugene Pallette, Alan Mowbray, Mischa Auer, Jean Dixon…

Le film, joliment restauré en Haute Définition, est uniquement présenté en version originale (avec option de sous-titres français ou anglais) en DTS-HD Master audio 2.0. Il est accompagné d’une présentation intéressante du critique et professeur d’histoire de cinéma Nachiketas Wignesan et d’un bêtisier (plutôt rare pour un film de cette époque). La bande-annonce d’origine et d’autres de la collection sont également au menu de ce combo Blu-ray+DVD.

 

 

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« J’ai oublié de vous dire… Vous partez pour l’Amérique…
– L’Amérique ? Le pays de l’esclavage ?
– Oh, plus maintenant, un certain Pocahontas y a mis fin… »

 

L’EXTRAVAGANT MISTER RUGGLES (Ruggles Of Red Gap)

Leo McCarey
1935

En 1908, Marmaduke Ruggles (Charles Laughton) est le valet exemplaire du comte Earl Of Burnstead (Roland Young), qui séjourne à Paris. Un matin, il apprend de la bouche de son aristocrate de maître qu’il a été l’enjeu d’une partie de cartes disputée la veille avec un millionnaire américain. Le comte ayant perdu, l’infortuné Ruggles doit donc rejoindre Mr et Mrs Floud (Charles Ruggles et Mary Borland) et partir avec eux pour le Far West. Un véritable choc pour ce majordome à la rigueur très britannique, car au grand dam de Madame, qui aimerait avoir ses entrées dans la haute-société, Monsieur a des manières de cow-boy dont il n’a aucune intention de se défaire. Au début épouvanté, Ruggles va découvrir que le Nouveau Monde a des avantages insoupçonnés…

L’extravagant Mr Ruggles, nommé pour l’Oscar du Meilleur film en 1936, est à juste titre considéré comme le premier chef-d’œuvre de Leo McCarey. Cet ancien assistant de Tod Browning devenu spécialiste de films burlesques pour le producteur Hal Roach, a supervisé bon nombre d’épisodes de Laurel et Hardy et mis en scène les Marx Brothers dans La soupe aux canards. Sa carrière de réalisateur débute véritablement dans les années 30 lorsqu’il se met au service des stars de l’époque (Gloria Swanson, Mae West, Jeanette MacDonald…) avant d’imposer sa griffe dans des films plus personnels, comme ce Ruggles Of Red Gap adapté d’un roman de Harry Leon Wilson déjà porté deux fois à l’écran au cours des décennies précédentes. Comédie sur le choc des cultures, cette farce est irrésistible grâce à l’interprétation enlevée des acteurs. Charles Laughton, en valet pince-sans-rire et plus snob que ses patrons, est hilarant, même s’il a parfois tendance à cabotiner. Il émane de cette aventure réellement « extravagante » une joie de vivre, une humanité et une bienveillance manifestes. Au contact des habitants attachants de ce qu’il pensait être un « pays de barbares », le majordome défenseur de la Vieille Angleterre va découvrir les vertus de la démocratie et de l’égalité des classes. Ruggles ira même jusqu’à réciter le discours de Lincoln devant les habitués du saloon de Red Gap, totalement médusés. Capra n’aurait pas fait mieux !
1 h 30 et avec Leila Hyams, Zazu Pitts, Maude Eburne, Leota Lorraine, Lucien Littlefield…

 

 

Le film, joliment restauré en Haute Définition, est uniquement présenté en version originale (avec option de sous-titres français ou anglais) en DTS-HD Master audio 2.0. Il est accompagné d’une présentation très instructive de 28 minutes par le critique Olivier Père, directeur d’Arte France Cinéma. Des bandes-annonces complètent le programme.

 

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« Un petit conseil jeune dame : ne soyez pas trop maligne, ne pensez pas tout savoir. Prenez les choses comme elles viennent ! »

 

LA VIE FACILE (Easy Living)

Mitchell Leisen
1937

B. Ball (Edward Arnold), riche banquier new-yorkais, est las des dépenses inconsidérées de son épouse qui « collectionne » les manteaux de fourrure. Sur un coup de tête, il décide de jeter le dernier en date du balcon de leur appartement sur la 6ème Avenue. La fourrure de zibeline échoue sur la tête (ou plutôt le chapeau) d’une modeste dactylo (Jean Arthur). La vie de la jeune femme va en être changée…

Pur joyau de screwball comedy, Easy Living est l’œuvre d’un tandem de haut vol : Mitchell Leisen (à la réalisation) et Preston Sturges (au scénario). Le premier a fait ses classes comme costumier chez Cecil B. DeMille et collaboré ensuite avec des pointures comme Allan Dwan ou Raoul Walsh (il a signé les costumes de Robin des bois et du Voleur de Bagdad, avec Douglas Fairbanks). Avec le temps, il s’est spécialisé dans la mise en scène de comédies loufoques et sophistiquées, s’alliant avec des scénaristes de talent, comme Billy Wilder ou ici, Preston Sturges. Ce dernier, qui réalisera quatre ans plus tard le fameux Les voyages de Sullivan et deviendra l’un des maîtres de la screwball comedy (Madame et ses flirts, Infidèlement vôtre…) a le génie du burlesque. Il y a chez lui un mélange de cynisme, d’agressivité et de comique qui n’est pas sans similitudes avec l’humour de Tex Avery. Issu de la grande bourgeoisie, Sturges n’a pas son pareil pour la tourner en ridicule. Dans Easy Living, librement inspiré d’un récit de Vera Caspary (Laura, Chaînes conjugales…), c’est un manteau de fourrure tombé du ciel qui sera la source de quiproquos et d’ennuis pour la jeune Mary Smith, entraînée dans des situations plus absurdes les unes que les autres. À l’image de la séquence du self-service en plein chaos, cette peinture d’une Amérique encore sous le coup de la Grande Dépression est un joyeux bazar, irrésistiblement drôle. L’immense star Jean Arthur, belle et futée, illumine cette comédie aux côtés de Edward Arnold (les deux acteurs sont à la même époque des comédiens fétiches de Capra) et du jeune Ray Milland, parfait dans le rôle du fils à papa en pleine rébellion. Comme la distribution, les dialogues sont aux petits oignons :

« Ai-je dit qu’il était mort ?
– Eh bien vous avez dit : “Pauvre vieux papa”…
– Pas besoin d’être mort pour ça. Même pas d’être pauvre.
– Ni d’être vieux non plus… »
1h 28 Et avec Luis Alberni, Mary Nash, Franklin Pangborn…

 

Le film, joliment restauré en Haute Définition, est uniquement présenté en version originale (avec option de sous-titres français ou anglais) en DTS-HD Master audio 2.0. Il profite d’une présentation riche en anecdotes du sémillant Jean-Pierre Dionnet (13 minutes), à côté de laquelle l’introduction par l’historien américain Robert Osborne, animateur de la chaîne Turner Classic Movies fait pâle figure (2 minutes). Des bandes-annonces complètent le programme.

 

 

 

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« Pourquoi ne pas voir les choses en face Grand-mère ?
– À dix-sept ans, le monde est beau. Voir les choses en face est aussi agréable que sortir ou aller danser. Mais à soixante-dix ans, on n’aime plus danser. On ne pense plus à sortir. Le seul plaisir qui te reste, c’est de faire semblant de ne pas avoir de problèmes. Alors si ça ne te fait rien, je vais continuer à faire semblant. »

 

 

PLACE AUX JEUNES (Make Way For Tomorrow)

Leo McCarey
1937

Lors d’un déjeuner en famille, Bark (Victor Moore) et Lucy Cooper (Beulah Bondi), mariés depuis cinquante ans, annoncent à leurs enfants adultes que leur maison va être saisie par la banque. À la retraite depuis quelques années, totalement désargenté, Bark n’a pas pu honorer les traites. Le hic, c’est qu’aucun des cinq enfants n’est dans une situation financière mirobolante, et aucun ne peut accueillir les deux parents ensemble…

Paru pour la première fois en France sous le titre Le crépuscule de la vie, et rebaptisé Place aux jeunes par le critique Pierre Rissient dans les années 60, Make Way For Tomorrow a une place à part dans la filmographie de Leo McCarey. Plus connu pour ses comédies, le génial réalisateur de Cette sacrée vérité, La route semée d’étoiles ou Elle et lui, détenteur de trois Oscars, a eu l’audace de s’attaquer de front à un sujet pour le moins tabou au cinéma : la vieillesse — thème qui inspirera à Yasujirō Ozu en 1953 un chef-d’œuvre : Voyage à Tokyo. Cette lente agonie d’un vieux couple dans l’obligation de se séparer pour des raisons financières, est filmée d’une manière aussi juste que cruelle. Dans cette Amérique de 1937, touchée par la crise économique, le cas des époux Cooper n’est pas isolé et le film est d’ailleurs librement adapté de Years Are So Long, roman écrit quatre ans plus tôt par la journaliste Josephine Lawrence qui a relaté dans plusieurs de ses ouvrages les effets de la Grande Dépression sur la population. Ici, McCarey et sa scénariste Viña Delmar ont l’intelligence de ne pas grossir le trait. S’ils sont égoïstes, les enfants ne sont pas des monstres. Et à cause de leur caractère, Lucy et Bark qui se retrouvent l’un chez un fils, l’autre une fille, ne sont pas non plus « faciles » à héberger. La présence de Lucy chez George et son épouse conciliante (formidables Thomas Mitchell et Fay Bainter) amène des complications inévitables dans la vie familiale. Par petites touches, parfois non dénuées d’humour, le réalisateur restitue le malaise créé par certaines situations, embarrassantes pour tout le monde, spectateur y compris. Même la parenthèse enchantée offerte aux protagonistes a quelque chose de déchirant, d’autant qu’elle annonce un épilogue implacable. On s’en doute, paru en plein essor de la comédie burlesque, ce « vilain petit canard » fut un échec à sa sortie, obtenant même un statut de film maudit avant d’être réhabilité par les cinéphiles. C’était pourtant le préféré de Leo McCarey, et l’un des favoris de beaucoup de ses pairs, Frank Capra en tête. Quatre-vingt-cinq ans après sa création, ce film sur la condition humaine n’a rien perdu de sa pertinence et donne toujours à réfléchir.
1h 31 Et avec Barbara Read, Elisabeth Risdon, Ray Mayer, Louise Beavers…

 

 

Le film, joliment restauré en Haute Définition, est uniquement présenté en version originale (avec option de sous-titres français ou anglais) en DTS-HD Master audio 2.0. Il est accompagné d’un entretien instructif de 27 minutes avec Olivier Père, grand admirateur de l’œuvre de Leo McCarey. On y apprend que Beulah Bondi, l’interprète de Lucy Cooper, avait en fait quarante-huit ans, quasiment le même âge que Thomas Mitchell, qui incarne son fils. Des bandes-annonces complètent le programme.

 

 

 

Les amoureux de Screwball Comedy peuvent aussi se tourner vers cet excellent coffret DVD paru aux éditions Montparnasse en 2019, incluant La dame du vendredi, My Man Godfrey, La joyeuse suicidée, et deux documentaires, l’un sur la Screwball, l’autre sur Billy Wilder.

 

 

 

ÊTRE CARY GRANT

« Tout le monde veut être Cary Grant. Même moi, je veux être Cary Grant. »      Cary Grant

 

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ÊTRE CARY GRANT

Photo Bettmann

Martine Reid
Essai publié chez Gallimard le 13 mai 2021

Icône de l’âge d’or d’Hollywood, roi de la screwball comedy (la comédie loufoque) et de la « comédie de mariage », Cary Grant a illuminé de sa présence et de son charme moult chefs-d’œuvre, signés par les plus grands réalisateurs de son temps : Howard Hawks, George Cukor, Leo McCarey, Frank Capra, Alfred Hitchcock, Stanley Donen… Mais que dissimulaient réellement son flegme séduisant, son sens de la dérision et son élégance à toute épreuve ? Martine Reid, professeur et spécialiste de la littérature féminine du 19ème siècle, s’est penchée sur l’énigme de l’acteur à l’irrésistible fossette (« un menton en fesses d’ange » selon Mae West).

« En 1932, la direction de Paramount Pictures a transformé un Anglais d’origine modeste, Archibald Alexander Leach, né à Bristol en 1904, en leurre de cinéma. Pour ce faire, elle a commencé par lui attribuer un nom de fantaisie, composé de trois syllabes faisant office de nom mirage, d’indice scintillant. Il a été baptisé Cary Grant pour incarner un type, moitié clown, moitié héros sentimental, dont le public de cinéma est alors particulièrement friand. Une fois pourvu de ce nom, comme un chien porte un collier, un prisonnier son matricule, l’homme a été maquillé, habillé de neuf, placé sous le feu des projecteurs. »

Avec Mae West dans Je ne suis pas un ange (I’m Not Angel) de Wesley Ruggles (1933)

L’enfance d’Archibald Alexander Leach, futur Cary Grant, n’a pas été radieuse. S’il s’est appliqué à l’oublier, il n’en a jamais véritablement guéri : des parents de condition modeste vite désunis, une mère instable qui disparaît du jour au lendemain. On lui dit qu’elle est morte d’une crise cardiaque, en fait, elle a été internée. Elle refera surface des années plus tard. Le jeune Archie, qui a déjà traversé l’Atlantique avec la troupe d’artistes de cirque dont il fait partie, apprend sa résurrection par une lettre au ton laconique de son père (l’alcoolisme aura raison de ce dernier en 1935). Changer d’identité, en même temps que de continent, était alors salutaire pour le jeune Archie Leach qui fera plusieurs métiers dans le music-hall avant de tenter sa chance au cinéma. Ironiquement, il donnera son patronyme au petit chien qu’il s’offrira avec un de ses premiers cachets d’acteur.

Toute sa vie, explique Martine Reid, Cary Grant sera soumis à cette double-identité, comme il l’a confié lui-même :

« J’ai passé la plus grande partie de ma vie à osciller entre Archie Leach et Cary Grant, peu sûr de chacun d’eux, les suspectant tous les deux. »

Plus qu’aucun autre réalisateur, Alfred Hitchcock saura formidablement bien tirer profit de cette ambiguïté et de la part d’ombre de l’acteur. Dans La mort aux trousses, il est constamment pris pour un autre. Et dans Soupçons, le comportement équivoque de son personnage de playboy volontiers menteur amène sa riche épouse à penser qu’il a l’intention de se débarrasser d’elle. Le comédien est si convaincant que, comme elle, le spectateur se demande durant tout le film si cet homme séduisant n’est pas un être épouvantablement machiavélique.

Mais si Hitchcock en avait été tenté, ni le public, ni le comédien lui-même n’avaient envie d’écorner l’image si lisse acquise avec le temps :

« Il demeurera jusqu’à la fin de sa carrière tel que le cinéma l’a figé : aussi honnête que beau, aussi vrai que bon, dusse-t-il disséminer cette bonté derrière une dureté de façade… »


Avec Ingrid Bergman dans Les enchaînés (Notorious) d’Alfred Hitchcock

Son un mètre quatre-vingt-sept, sa manière de porter le costume (il est régulièrement élu « Homme le plus séduisant » ou « élégant de l’année » par les magazines), et son sourire narquois aurait fait de ce natif d’Albion un James Bond de rêve. Sollicité par son ami Albert R. Broccoli, le producteur de la saga, avant le tournage de James Bond 007 contre Dr No, Grant a cependant décliné la proposition, ne souhaitant pas s’engager dans une franchise. D’autant qu’au début des années 60, l’acteur n’a plus le même enthousiasme à incarner l’homme idéal. Et puis, dans sa vie privée, ce n’est pas la même chanson. Tous ses mariages (il a convolé à cinq reprises), hormis le dernier, seront des échecs. Tourmenté, autoritaire, anxieux, maniaque, facilement dépressif avec une tendance à la neurasthénie (il subira un traitement au LSD), il a poussé ses moitiés à jeter l’éponge bien vite. Un seul enfant naîtra de ses unions, Jennifer, fille de Dyan Cannon, en 1966. Bien que les rumeurs de bisexualité aient circulé dès ses débuts, et notamment lors de sa vie en collocation avec Randolph Scott dans les années 30, rien n’a réellement éclaté au grand jour. L’acteur lui-même a toujours démenti et sa fille a révélé dans son livre de souvenirs que ces rumeurs amusaient beaucoup son père.


Avec son épouse, l’actrice Dyan Cannon, et sa fille Jennifer


Cary Grant dans l’un de ses derniers films, Charade, de Stanley Donen (1963), aux côtés d’Audrey Hepburn

En universitaire, Martine Reid s’attarde un peu trop sur la mécanique du star system et la fabrication des mythes. Mais son portrait désenchanté et mélancolique de Cary Grant ne manque pas de pertinence. Il s’achève par la mort de l’acteur, à quatre-vingt-deux ans, le 29 novembre 1986, provoquée par une crise cardiaque survenue dans un hôtel de Davenport (Iowa) où il était venu donner une conférence sur… lui-même ! Il n’empêche : Cary Grant continue à vivre à l’écran, au gré des rediffusions des chefs-d’œuvre que les nouvelles générations découvrent avec le même émerveillement. Et que dire des comédies virevoltantes comme Indiscrétions, La dame du vendredi ou L’impossible Monsieur Bébé, elles lui ont assuré la jeunesse éternelle.

« Sa manière de se mouvoir dans l’espace à grandes enjambées, de tirer parti de sa hauteur avec un aplomb facétieux, de saisir doucement ses interlocutrices par les bras alors qu’il tente de les convaincre de la justesse de ses vues, de manifester, par l’expression de son visage, le décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, de partir de beaux éclats de rire ou encore d’attendre, sincèrement conquis parfois mais toujours secrètement amusé, le moment de glisser une déclaration d’amour… »


Avec Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby), d’Howard Hawks (1938)


Avec Jean Arthur dans Seuls les anges ont des ailes (Only Angels Have Wings) d’Howard Hawks (1939)


Avec Rosalind Russel et Ralph Bellamy dans La dame du vendredi (His Girl Friday) d’Howard Hawks (1940)


Avec James Stewart et Katharine Hepburn dans Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor (1940)


Getty Images Archives

HOLLYWOOD, dans l’ombre des studios

 

 

Publié le mois dernier par Lobster Films, ce splendide coffret 3-DVD permet de découvrir trois petits bijoux des années 30, réalisés en marge de l’industrie et de la censure, alors que, justement, le Code Hays entrait en vigueur à Hollywood. Restaurés pour la première fois d’après les négatifs originaux 35 mm, ces films qui font la part belle aux personnages féminins enchantent par leur audace et leur modernité.

 

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WOMAN IN THE DARK

Phil Rosen
1934

À cause de son tempérament fougueux, le séduisant John Bradley (Ralph Bellamy) a tué un homme lors d’une bagarre et écopé de trois ans de prison. À sa sortie, il s’installe dans la maison isolée de son défunt père avec l’intention de mener une existence paisible. Mais un soir de tempête, alors qu’il tente de convaincre la fille du shérif (Nell O’Day) — celle qui lui a valu ses ennuis — de rentrer chez elle, débarque une très belle femme en robe de soirée (Fay Wray). Elle s’est foulé la cheville en s’enfuyant à pied de la demeure de son riche protecteur (Melvyn Douglas)…

Distribué par la RKO, Woman In The Dark, parfois repris en français sous le titre Traqués, est l’adaptation d’une nouvelle publiée un an plus tôt par Dashiell Hammett, le maître du roman noir, auteur, entre autres, du Faucon maltais. La belle Fay Wray, l’inoubliable interprète de la fiancée de King Kong, apparaît d’abord comme la femme fatale (celle par qui les ennuis arrivent) avant de dévoiler sa vraie nature. Mis en scène par Phil Rosen, réalisateur d’origine allemande qui avait débuté comme caméraman et s’était fait connaître au temps du muet, le film possède tous les ingrédients du genre auxquels vient se greffer une bonne dose d’humour. On retrouve le célèbre Melvyn Douglas, deux fois Oscarisé, et Ralph Bellamy ; il fera plus tard une carrière prolifique en tant qu’« éternel second rôle » et campe ici le héros au grand cœur (et macho quand même…). Mais ce sont les personnages féminins qui tirent leur épingle du jeu. La fille du shérif, futée, écoute aux portes et agit dans le dos de son père. Quant à la belle demoiselle en détresse, si elle montre volontiers ses jambes, elle ne manque pas non plus de tempérament. Une scène est en cela remarquable : dans une discussion avec son avocat, ce dernier ne cesse tout en parlant de lui mettre la main sur la cuisse. Elle y pose alors discrètement la sienne tenant sa cigarette afin que le balourd se brûle :

« Hey, mais qu’est-ce qui vous prend ? Si quelque chose vous dérange, faites-le savoir !
– C’est ce que j’ai fait. »

1 h 08 Et avec Roscoe Ates, Ruth Gillette, Reed Brown Jr.

 

Le film est accompagné de deux courts-métrages d’époque : Bedlam Of Beards, de Ben Holmes et Masks and Memories de Roy Mack.

 

BACK PAGE

Anton Lorenze
1934

Jeune reporter pour un journal d’une grande ville, Jerry Hampton (Peggy Shannon), trop audacieuse au goût de patron, est renvoyée. Grâce à l’aide de son prétendant (Russell Hopton), elle trouve une place de rédactrice en chef dans un quotidien de province sur le déclin. Il va lui falloir d’abord convaincre le directeur (Claude Gillingwater) car ce dernier, qui s’attendait à l’arrivée d’un homme, a plutôt des réserves quant à confier les rênes à une femme, aussi intrépide soit-elle…

Cette comédie pétillante est l’œuvre d’un dénommé Anton Lorenze, qui serait le pseudonyme d’un metteur en scène célèbre, dont l’identité reste encore un mystère aujourd’hui. On suit avec plaisir les aventures de la fougueuse Jerry Hampton au prénom équivoque, féminine et féministe jusqu’au bout des ongles, bien décidée à prouver qu’elle est aussi compétente, sinon plus, que ses homologues masculins.

« Non… vous êtes trop jolie pour être intelligente…
– Ça me plairait bien si je ne cherchais pas de travail… »

« Tu es tombée sur un scoop ?
– Tombée dessus ? Non, je l’ai déterré avec ma propre hachette, et c’est génial ! »

Elle est incarnée par Peggy Shannon, qui, hélas, n’était pas dans la vie du même acabit que son personnage. Considérée comme « la nouvelle Clara Bow », cette très jolie rousse, mannequin à ses heures, avait la réputation d’être capricieuse sur les plateaux, et son penchant pour l’alcool n’était pas un secret. Cette dépendance sera la cause de sa mort prématurée en 1941, à l’âge de trente-quatre ans. En attendant, dans Back Page, elle joue avec brio les redresseuses de torts, et met à jour une vaste escroquerie envers la population fomentée par un homme d’affaires sans scrupule. On notera tout de même les entorses à l’intégrité journalistique, les propos offensants (et proférés d’un ton badin) au sujet des Indiens et la présence amusante du jeune Sterling Holloway, célèbre, entre autres pour avoir été la voix de Winnie l’ourson.
1 h 05 Et avec Rockliffe Fellowes, Edwin Maxwell, Richard Tucker, David Callis…

Le film est livré avec quatre courts-métrages d’animation de 1934, dont deux truculents épisodes de la saga Betty Boop (Betty Boop Rise To Fame et Poor Cinderella).

 

MIDNIGHT (Call It Murder)

Chester Erskine
1934

À l’issue de son procès, Ethel Saxton (Helen Flint) est condamnée à mort pour le meurtre de l’homme qu’elle aimait. Ce verdict sévère est dû à l’intervention du président du jury, le rigide Edward Weldon (O. P. Heggie). Quelques mois plus tard, le jour de l’exécution prévue à minuit, Weldon est fébrile, d’autant qu’il est décrié par la presse et l’opinion publique. Commence pour lui une soirée interminable alors que ses proches, et notamment sa fille Stella (Sidney Fox), espèrent un pardon de dernière minute…

Lors de sa ressortie en 1947, ce premier film du réalisateur, scénariste et producteur Chester Erskine est rebaptisé Call It Murder et Humphrey Bogart, devenu star entre-temps, a les honneurs de l’affiche. Même si l’acteur possède déjà ce flegme et ce ton sarcastique dont il fera sa marque, il n’a pourtant qu’un rôle mineur dans cette histoire : il campe le jeune gangster cynique dont Stella, au grand dam de son père, est follement amoureuse. Adapté d’une pièce de théâtre écrite par Claire et Paul Sifton, Midnight est une réflexion sur la peine de mort, mais force est de constater que la démonstration prend des tours assez curieux, pour ne pas écrire « tirés par les cheveux ». Même si on ne peut remettre en doute les bonnes intentions des auteurs, le rebondissement final fait fi de toute morale. Le film profite malgré tout d’une distribution solide, dont un Henry Hull parfait en journaliste aux dents longues. On retrouve également l’ingénue Sidney Fox, qui fut l’une des treize WAMPAS (Western Associated Motion Pictures Advertisers) Baby Stars de 1931, aux côtés de Joan Blondell et Frances Dee. La jeune comédienne décédera en 1942, à l’âge de trente-quatre ans, après avoir absorbé une dose excessive de barbituriques. Preuve qu’avant ou après la censure, Hollywood n’a jamais été tendre avec les actrices.
1 h 16 Et avec Lynne Overman, Granville Bates, Moffat Johnston, Richard Whorf, Margaret Wycherly…

Le film est suivi de trois courts-métrages de 1934, la comédie Everything’s Ducky, de Ben Holmes, et deux cartoons : Sinister Stuff de Steve Muffati et Grandfather’s Clock de Burt Gillett et James Tyer.