WISHLIST NOËL 2021

Quinze cadeaux à s’offrir entre cinéphiles (l’ordre n’a pas d’importance).

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1 – Le plus nostalgique

 BILLY WILDER ET MOI (Mr Wilder And Me)
Jonathan Coe
Collection Du monde entier – Gallimard
Publié le 8 avril 2021 – 22 €

L’auteur britannique de Testament à l’anglaise et de La vie très privée de Mr Sim imagine la rencontre fortuite, en 1977, d’une étudiante grecque avec le légendaire réalisateur de Certains l’aiment chaud. Elle n’est pas cinéphile, n’a jamais vu un seul film du maître, mais elle va se retrouver interprète sur le tournage de Fedora. Entre cette jeune femme solaire et le vieux cinéaste dont la notoriété et le succès se sont étiolés, se forgera une belle amitié. Un roman charmant, truffé d’anecdotes réelles (on y croise Marthe Keller, Al Pacino et surtout I.A.L. Diamond, le scénariste génial de Wilder) issues d’un vrai travail de recherche de la part de l’auteur.

 

2 – Le plus édifiant

ALICE GUY
Catel & Bocquet
Éditions Casterman
Publié le 22 septembre 2021 – 24,95 €

Paru en 2018, Be Natural, le documentaire de Pamela B. Green, produit par Martin Scorsese, réhabilitait la Française Alice Guy-Blaché, première réalisatrice de l’histoire du cinéma. Catel (au dessin) et José-Louis Bocquet (à l’écriture) enfoncent le clou avec ce magnifique roman graphique, extrêmement documenté et passionnant. Engagée comme secrétaire par Léon Gaumont en 1894, Alice Guy-Blaché dirigera ensuite la production de cette société puis la sienne, Solax, implantée à Fort Lee aux États-Unis. On lui attribue aujourd’hui mille films. Pourtant, cette contemporaine des frères Lumière, Georges Méliès, Louis Feuillade ou Charlie Chaplin a été jusqu’à aujourd’hui injustement oubliée des livres d’histoire et des encyclopédies. Pire : son travail a été attribué à d’autres, des hommes, bien sûr.

 

 

3 – Le plus « Nouvelle Vague »

LES AVENTURES D’ANTOINE DOINEL Coffret Blu-ray
La saga en 5 films de François Truffaut
Carlotta Films
Publié le 1er décembre 2021 — 50 €

Les 400 coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal, L’amour en fuite ont été pour l’occasion restaurés en 4K. Ce coffret 4-Blu-ray, inespéré pour les fans de François Truffaut, assortit les films de pléthore de suppléments, dont le court-métrage Les mistons, mais aussi des commentaires audio, des entretiens, des reportages d’époque, des essais des comédiens etc. Il existe aussi en version HDR (High Dynamic Range), pour une qualité d’image encore plus impressionnante, à 75 €. Pour couronner le tout, les visuels du coffret et des jaquettes de chaque film, signés par l’artiste Tom Haugomat, sont sublimes.

 

4 – Le plus iconique

FRANÇOIS TRUFFAUT – FILM PAR FILM
Laurent Delmas, Christine Masson
Éditions Gallimard
Publié le 14 octobre 2021 — 39,90 €

On en revient toujours à Truffaut. Les deux critiques et chroniqueurs de l’émission de cinéma On aura tout vu, sur France Inter, se sont penchés sur l’œuvre du père d’Antoine Doinel. L’histoire de chacun des vingt-cinq films du réalisateur est évoquée à grand renfort d’anecdotes de tournage et de belles photographies. Un très beau livre, malgré une photo de couverture un peu tristounette, dont la préface, intitulée Pourquoi François Truffaut nous est indispensable, est signée Arnaud Desplechin, ce qui ne gâte rien.

 

5 – Le plus romantique

PANDORA Coffret Ultra Collector Combo Blu-ray + DVD
Albert Lewin
Carlotta Films
Paru le 27 octobre 2021 — 49,99 €

Dans les années 30, la rencontre entre une chanteuse américaine et un homme mélancolique qui n’est autre que le Hollandais volant de la légende, condamné à errer sur les mers jusqu’à ce qu’une femme soit prête à mourir pour lui… La divine Ava Gardner et James Mason ont fait de cette relecture d’un mythe un chef-d’œuvre du 7ème art. Même si on a l’impression de connaître le film par cœur, on le découvre ici dans toute sa splendeur, grâce à la restauration 4K. Il est enrichi de bons suppléments dont les souvenirs de tournage du chef opérateur Jack Cardiff, d’un beau livre de 160 pages de Patrick Brion, incluant 30 photos d’archives et d’un chouette marque-page numéroté (ce coffret Ultra Collector est le 20ème de la collection). À noter que le film est également disponible en éditions simples séparées, Blu-ray ou DVD, à 19,99 €

 

6 – Le plus cérébral

MICHAEL MANN – MIRAGES DU CONTEMPORAIN
Jean-Baptiste Thoret
Éditions Flammarion
Publié le 22 septembre 2001  – 35 €

Jean-Baptiste Thoret est « le » spécialiste de Michael Cimino. Mais pas que. Il admire aussi beaucoup Michael Mann, qui fait le lien entre le Nouvel Hollywood (Mann réalise son premier film, Le solitaire, en 1981) et aujourd’hui, imprimant de sa marque singulière, décennie après décennie, une industrie hollywoodienne formatée. Le dernier des Mohicans, Heat, Collateral, Miami Vice… À cheval entre le classique et le moderne, le film d’auteur et le blockbuster, ce cinéaste esthète qui ne cesse d’approfondir son style et ses obsessions méritait cette analyse pointue de l’historien et critique français, fruit de vingt-cinq années de réflexion sur l’œuvre du réalisateur américain.

 

7 – Le plus cool

COWBOY BEBOP INTÉGRALE
Edition Gold (Dybex)
Paru en 2008  – 9,99 € chez Auchan

Un tout petit prix pour un grand cru. Si vous n’avez pas été conquis par la récente adaptation en live action, diffusée sur Netflix, vous pouvez vous consoler avec ce coffret 7-DVD. Les vingt-six épisodes de la série d’animation culte de Watanabe Shinichirô sont assortis d’un livret. See you space cowboy…

 

8 – Le plus « eighties »

COFFRET JOHN HUGHES – 5 FILMS
Edition Blu-ray ou DVD Paramount Exclusivité Fnac
Paru le 12 octobre 2021 – 39,99 € BR ou DVD

Si, comme moi, vous étiez jeune dans les années 80 et fan de John Hughes par-dessus le marché, ce coffret est juste indispensable. Seul bémol, il ne comprend pas Breakfast Club. Mais il regroupe Un ticket pour deux (Planes, Trains And Automobiles) et les comédies ado La folle journée de Ferris Bueller (Ferris Bueller’s Day Off), Rose Bonbon (Pretty In Pink), dont deux moins connues : La vie en plus (She’s Having A Baby) avec Kevin Bacon et Elizabeth McGovern, et l’épatante La vie à l’envers (Some Kind Of Wonderful) réalisée par Howard Deutch (écrite et produite par John Hughes) avec l’exquis trio Eric Stoltz, Mary Stuart Masterson et Lea Thompson.

 

9 – Le plus exotique

DICTIONNAIRE DU CINÉMA CORÉEN
Antoine Coppola
Éditions Nouveau Monde
Paru le 17 novembre 2021 – 22,90 € BR

Les récents succès de Parasite, Dernier Train pour Busan ou de la série Squid Game en témoignent : la Corée du Sud en a sous le capot. Pour mieux appréhender le fruit de cette industrie en plein essor, le critique Antoine Coppola a sélectionné les films qui comptent, parus au cours des deux dernières décennies, mais aussi les réalisateurs et les acteurs. On y découvre aussi des études thématiques, des bilans annuels etc. Antoine Coppola est professeur à l’université Sungkyunkwan de Séoul. Autant dire qu’il sait de quoi il parle.

 

10 – Le plus enchanteur

FRANÇOIS DE ROUBAIX – COMPOSITEUR ET AVENTURIER
Coffret 5 LP Couleur
Collection Écoutez le cinéma !
Paru en novembre 2021 — 98,99 €

Une anthologie en vinyle pour les amoureux de ce monument de la musique de film, auquel on doit des thèmes inoubliables (Les aventuriers, Le vieux fusil, Le samouraï…). Si ce coffret de rêve, incluant des titres jamais réédités, ne rentre pas dans votre budget, vous pouvez toujours vous tourner vers d’autres vinyles de la collection, comme celui-ci, à 14,99 €

 

11 et 12 – Les plus fondamentaux

SUR LA ROUTE DE CLINT EASTWOOD
Marc Godin

QUENTIN TARANTINO – LE CINÉMA DANS LE SANG
Marc Godin et Denis Brusseaux

Éditions du Layeur
Parus le 2 décembre 2021 — 29,90 € chacun

Ces deux beaux ouvrages reliés, tous chauds pour Noël, se penchent sur la filmographie de deux réalisateurs essentiels du cinéma américain, dont l’un est une légende. Retour sur la filmographie, iconographie somptueuse, anecdotes, interviews. Bref, deux livres incontournables !

 

13 – Le plus poignant

PATRICK DEWAERE — À PART ÇA LA VIE EST BELLE
Laurent-Frédéric Bollée et Maran Hrachyan
Éditions Glénat
Publié le 6 janvier 2021

Un bel hommage en bande dessinée à Patrick Dewaere, acteur génial et écorché vif, qui s’est donné la mort à trente-cinq ans. Le livre met en exergue son côté sombre, torturé, hypersensible et sale gosse, souvent. On y croise Serge Gainsbourg, Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Coluche, Lino Ventura, Bernard Blier… Il reste notre James Dean à nous.

 

14 – Le plus spirituel

UNE ABONDANCE DE PIGEONS
Harry Bliss et Steve Martin
Éditions Baker Street
Publié le 9 juin 2021 — 20 €

Lorsqu’un célèbre dessinateur du New Yorker et un comique de la trempe de Steve Martin se rencontrent, ça fait des étincelles ! Ce recueil de dessins humoristiques est un régal. Des histoires de chiens et chats à l’espace galactique ou aux musées d’art, tout est prétexte à une réflexion pertinente, comme ce couple se promenant au bord de la mer qui découvre qu’il y a un homme au loin, sur la falaise. Le premier se retourne vers sa compagne et dit : « Il y a trop de monde, on s’en va. »

 

15 – Le plus imposant

JANE CAMPION par JANE CAMPION
Michel Ciment
Cahiers du Cinéma
Publié en 2014 — 24,99 €

Certes, ce n’est pas une nouveauté, mais il est toujours disponible, à un prix très abordable, et on s’en réjouit. Ce très beau livre plutôt monumental regroupe trente ans d’entretiens de la cinéaste avec le critique Michel Ciment. Toutes ses œuvres sont abordées jusqu’à l’épatante série Top Of The Lake, et illustrées avec des photos magnifiques, dont certaines proviennent des archives personnelles de Jane Campion. En bonus, on y trouve le DVD du chef-d’œuvre La leçon de piano. À noter que que la réalisatrice néo-zélandaise est mise à l’honneur sur Netflix pour les fêtes. Outre The Power Of The Dog, son dernier cru, la plateforme propose de retrouver Sweetie, La leçon de piano et Bright Star.

★★ ET JOYEUX NOËL ! ★★

ÊTRE CARY GRANT

« Tout le monde veut être Cary Grant. Même moi, je veux être Cary Grant. »      Cary Grant

 

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ÊTRE CARY GRANT

Photo Bettmann

Martine Reid
Essai publié chez Gallimard le 13 mai 2021

Icône de l’âge d’or d’Hollywood, roi de la screwball comedy (la comédie loufoque) et de la « comédie de mariage », Cary Grant a illuminé de sa présence et de son charme moult chefs-d’œuvre, signés par les plus grands réalisateurs de son temps : Howard Hawks, George Cukor, Leo McCarey, Frank Capra, Alfred Hitchcock, Stanley Donen… Mais que dissimulaient réellement son flegme séduisant, son sens de la dérision et son élégance à toute épreuve ? Martine Reid, professeur et spécialiste de la littérature féminine du 19ème siècle, s’est penchée sur l’énigme de l’acteur à l’irrésistible fossette (« un menton en fesses d’ange » selon Mae West).

« En 1932, la direction de Paramount Pictures a transformé un Anglais d’origine modeste, Archibald Alexander Leach, né à Bristol en 1904, en leurre de cinéma. Pour ce faire, elle a commencé par lui attribuer un nom de fantaisie, composé de trois syllabes faisant office de nom mirage, d’indice scintillant. Il a été baptisé Cary Grant pour incarner un type, moitié clown, moitié héros sentimental, dont le public de cinéma est alors particulièrement friand. Une fois pourvu de ce nom, comme un chien porte un collier, un prisonnier son matricule, l’homme a été maquillé, habillé de neuf, placé sous le feu des projecteurs. »

Avec Mae West dans Je ne suis pas un ange (I’m Not Angel) de Wesley Ruggles (1933)

L’enfance d’Archibald Alexander Leach, futur Cary Grant, n’a pas été radieuse. S’il s’est appliqué à l’oublier, il n’en a jamais véritablement guéri : des parents de condition modeste vite désunis, une mère instable qui disparaît du jour au lendemain. On lui dit qu’elle est morte d’une crise cardiaque, en fait, elle a été internée. Elle refera surface des années plus tard. Le jeune Archie, qui a déjà traversé l’Atlantique avec la troupe d’artistes de cirque dont il fait partie, apprend sa résurrection par une lettre au ton laconique de son père (l’alcoolisme aura raison de ce dernier en 1935). Changer d’identité, en même temps que de continent, était alors salutaire pour le jeune Archie Leach qui fera plusieurs métiers dans le music-hall avant de tenter sa chance au cinéma. Ironiquement, il donnera son patronyme au petit chien qu’il s’offrira avec un de ses premiers cachets d’acteur.

Toute sa vie, explique Martine Reid, Cary Grant sera soumis à cette double-identité, comme il l’a confié lui-même :

« J’ai passé la plus grande partie de ma vie à osciller entre Archie Leach et Cary Grant, peu sûr de chacun d’eux, les suspectant tous les deux. »

Plus qu’aucun autre réalisateur, Alfred Hitchcock saura formidablement bien tirer profit de cette ambiguïté et de la part d’ombre de l’acteur. Dans La mort aux trousses, il est constamment pris pour un autre. Et dans Soupçons, le comportement équivoque de son personnage de playboy volontiers menteur amène sa riche épouse à penser qu’il a l’intention de se débarrasser d’elle. Le comédien est si convaincant que, comme elle, le spectateur se demande durant tout le film si cet homme séduisant n’est pas un être épouvantablement machiavélique.

Mais si Hitchcock en avait été tenté, ni le public, ni le comédien lui-même n’avaient envie d’écorner l’image si lisse acquise avec le temps :

« Il demeurera jusqu’à la fin de sa carrière tel que le cinéma l’a figé : aussi honnête que beau, aussi vrai que bon, dusse-t-il disséminer cette bonté derrière une dureté de façade… »


Avec Ingrid Bergman dans Les enchaînés (Notorious) d’Alfred Hitchcock

Son un mètre quatre-vingt-sept, sa manière de porter le costume (il est régulièrement élu « Homme le plus séduisant » ou « élégant de l’année » par les magazines), et son sourire narquois aurait fait de ce natif d’Albion un James Bond de rêve. Sollicité par son ami Albert R. Broccoli, le producteur de la saga, avant le tournage de James Bond 007 contre Dr No, Grant a cependant décliné la proposition, ne souhaitant pas s’engager dans une franchise. D’autant qu’au début des années 60, l’acteur n’a plus le même enthousiasme à incarner l’homme idéal. Et puis, dans sa vie privée, ce n’est pas la même chanson. Tous ses mariages (il a convolé à cinq reprises), hormis le dernier, seront des échecs. Tourmenté, autoritaire, anxieux, maniaque, facilement dépressif avec une tendance à la neurasthénie (il subira un traitement au LSD), il a poussé ses moitiés à jeter l’éponge bien vite. Un seul enfant naîtra de ses unions, Jennifer, fille de Dyan Cannon, en 1966. Bien que les rumeurs de bisexualité aient circulé dès ses débuts, et notamment lors de sa vie en collocation avec Randolph Scott dans les années 30, rien n’a réellement éclaté au grand jour. L’acteur lui-même a toujours démenti et sa fille a révélé dans son livre de souvenirs que ces rumeurs amusaient beaucoup son père.


Avec son épouse, l’actrice Dyan Cannon, et sa fille Jennifer


Cary Grant dans l’un de ses derniers films, Charade, de Stanley Donen (1963), aux côtés d’Audrey Hepburn

En universitaire, Martine Reid s’attarde un peu trop sur la mécanique du star system et la fabrication des mythes. Mais son portrait désenchanté et mélancolique de Cary Grant ne manque pas de pertinence. Il s’achève par la mort de l’acteur, à quatre-vingt-deux ans, le 29 novembre 1986, provoquée par une crise cardiaque survenue dans un hôtel de Davenport (Iowa) où il était venu donner une conférence sur… lui-même ! Il n’empêche : Cary Grant continue à vivre à l’écran, au gré des rediffusions des chefs-d’œuvre que les nouvelles générations découvrent avec le même émerveillement. Et que dire des comédies virevoltantes comme Indiscrétions, La dame du vendredi ou L’impossible Monsieur Bébé, elles lui ont assuré la jeunesse éternelle.

« Sa manière de se mouvoir dans l’espace à grandes enjambées, de tirer parti de sa hauteur avec un aplomb facétieux, de saisir doucement ses interlocutrices par les bras alors qu’il tente de les convaincre de la justesse de ses vues, de manifester, par l’expression de son visage, le décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, de partir de beaux éclats de rire ou encore d’attendre, sincèrement conquis parfois mais toujours secrètement amusé, le moment de glisser une déclaration d’amour… »


Avec Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby), d’Howard Hawks (1938)


Avec Jean Arthur dans Seuls les anges ont des ailes (Only Angels Have Wings) d’Howard Hawks (1939)


Avec Rosalind Russel et Ralph Bellamy dans La dame du vendredi (His Girl Friday) d’Howard Hawks (1940)


Avec James Stewart et Katharine Hepburn dans Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor (1940)


Getty Images Archives

LAURA ANTONELLI N’EXISTE PLUS

Ce n’est pas un scoop, L’Équipe a longtemps été l’un des journaux les mieux écrits de France. Il ne s’agit pas seulement pour ces rédacteurs de décrire le beau geste ou la liesse des supporters. Ce métier nécessite une connaissance aiguë de la nature humaine. Le sport est un mélange de passion, de discipline, de dépassement de soi, de courage mais aussi de douleur et d’amertume. Il y a du romantisme là-dedans. Tout comme son aîné feu Antoine Blondin, et son collègue Vincent Duluc — spécialiste du foot qui vient de publier une biographie romancée de Carole Lombard et Clark Gable, Philippe Brunel, était, jusqu’à l’été 2020, une plume de L’Équipe. Il a quitté le journal après quatre décennies de bons et loyaux services consacrées à ennoblir le cyclisme, sa passion. L’homme sait raconter les histoires, qui, souvent, finissent mal. Il a signé les essais Vie et mort de Marco Pantani (Grasset, 2009) et Rouler plus vite que la mort (Grasset, 2018). Côté romans, on lui doit déjà La nuit de San Remo (Grasset, 2012), qui revenait sur le suicide présumé du jeune Luigi Tenco, beau chanteur italien et amant de Dalida, retrouvé mystérieusement mort d’une balle dans la tête dans sa chambre d’hôtel en 1967, lors du festival de San Remo. Avec Laura Antonelli n’existe plus, Philippe Brunel explore à nouveau un mythe de l’Italie, sa seconde patrie, et rend un hommage poétique à celle qui fut un sex-symbol des seventies, et dont la destinée fut aussi cruelle que tragique.

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Passion d’amour (Passione D’Amore) d’Ettore Scola (1981)

« On n’est jamais à l’abri de rater sa vie. L’abîme est toujours proche. Un jour, tout se désagrège, s’anéantit dans le vide sans qu’on n’y puisse rien. »

 

 

LAURA ANTONELLI N’EXISTE PLUS

Roman de Philippe Brunel
Publié chez Grasset le 3 février 2021

 

À la suite du coup de fil énigmatique d’un producteur, le narrateur embarque pour Rome investi d’une obscure mission : retrouver Laura Antonelli, l’actrice solaire, oubliée, dont Visconti disait qu’elle était « la plus belle femme du monde »…

Il Maestro, qui lui avait offert en 1976 sont plus beau rôle, dans L’Innocent, disait aussi qu’elle avait « un visage d’ange sur un corps de pécheresse ». Et cela pour son malheur. L’un des films dans lesquels elle a tourné, signé Luigi Comencini, s’intitule Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ? Un titre prémonitoire… Laura Antonelli était née Laura Antonaz en 1941 à Pola, en Istrie alors italienne, (aujourd’hui croate). Sa famille, comme bon nombre de familles italiennes d’Istrie après la Seconde Guerre mondiale, est condamnée à l’exil. En 1962, après des études supérieures à Naples et avec un diplôme de professeur d’éducation physique en poche, Laura s’installe à Rome. Elle passe moins de temps à enseigner qu’à tourner des spots publicitaires qui vont bientôt attirer l’attention des producteurs de cinéma. Son nom d’actrice apparaît pour la première fois, en 1964, au générique de L’espion qui venait du surgelé, de Mario Bava. Ce sera la première d’une longue série de ce que Philippe Brunel décrit comme « des comédies osées, frivoles, des pochades sans prétention ». Car la puissance érotique qui émane de ses courbes et postures va faire de Laura Antonelli un sex-symbol, un fantasme, et lui valoir le surnom de « la Bardot italienne. »

Divine créature, de Giuseppe Patroni Griffi (1975)

« Laura n’a pas la splendeur sculpturale d’Anita Ekberg, la déesse païenne, phosphorescente de la Dolce Vita, ni les pâleurs diaphanes d’une Monica Vitti insatisfaite, existentialisée par Antonioni, mais elle incarnait quelque chose de plus rare, la femme du peuple « pasta e fagioli » accessible et désirable, à la beauté embarrassante, qui vous remuait les sangs. »

 

Malicia (Malizia)

 

En 1973, Malicia, de Salvatore Samperi, va même l’ériger en icône du cinéma érotique. Elle y campe une domestique fraîchement engagée par un veuf, et dont la sensualité ne tarde pas à mettre en émoi toute la maisonnée, dont un adolescent de quatorze ans. Le succès, phénoménal, va aussi cantonner la comédienne, excellente au demeurant, à ce genre de rôle. Rares sont les films qui en réchappent. On retient surtout Les mariés de l’an II de Jean-Paul Rappeneau qu’elle tourne en 1971 aux côtés de Marlène Jobert et Jean-Paul Belmondo (qui sera son compagnon durant huit ans), Sans Mobile apparent de Philippe Labro, L’innocent, et Passion d’amour d’Ettore Scola. Après avoir connu l’ivresse de la gloire durant la décennie 70, Laura Antonelli va peu à peu basculer du côté obscur au cours de la suivante. La chute sera inexorable.

Les mariés de l’an II de Jean-Paul Rappeneau (1971)

Avec Jean-Paul Belmondo au Festival de Cannes en 1974

L’innocent (L’innocente) de Luchino Visconti (1976)

Péché véniel (Peccato Veniale) de Salvatore Samperi (1974)

 « La mélancolie, c’est comme une maladie, on ne s’en débarrasse jamais… »

En 1991, elle est arrêtée pour possession de cocaïne et fait la une de la presse à scandale. Cette exposition malsaine lui vaut d’être sollicitée pour reprendre son rôle de soubrette dans le piètre remake de Malicia, Malicia 2000, paresseusement réalisé par le même Salvatore Samperi. Sur le tournage, des injections de collagène destinées à atténuer ses rides vont lui provoquer une allergie si sévère qu’elle sera quasiment défigurée. Laura Antonelli, fragile, mal entourée, va dès lors entamer une lente descente aux enfers. Elle s’isole, se débarrasse de tous ses biens matériels et se tourne vers la religion. Jusqu’à sa mort, survenue en 2015 (à soixante-treize ans), elle vivra en ermite, méconnaissable, dans un modeste deux-pièces de Ladispoli, ville côtière à quarante kilomètres de Rome.

Voyage en Italie

Au moment où Philippe Brunel écrit le livre, Laura Antonelli est encore de ce monde. Au dernier journaliste qui avait souhaité la rencontrer elle avait répondu : « Laissez-moi. Laura Antonelli n’existe plus. » Le récit de cette quête fiévreuse transporte dans une Italie écrasée de soleil, des plages de Maccarese à Ladispoli en passant par la villa de Cerveteri, autrefois demeure de l’actrice et de tous les scandales. Les quartiers de Rome n’ont pas de secrets pour l’auteur. On y croise les fantômes de Luchino Visconti, Danilo Donati, Pier Paolo Pasolini, Alida Valli, Anna Magnani, mais aussi des amis de Laura Antonelli, tel Marco Risi, fils de Dino, ou l’acteur Lino Banfi. Toutes ces rencontres, ces rendez-vous dans des lieux insolites parfois, finissent par lever le voile sur le mystère Laura Antonelli. À l’expérience de journaliste viennent se mêler les souvenirs de jeunesse. La plume à la fois alerte et poétique de Philippe Brunel bouleverse et tient le lecteur en haleine. Jusqu’à la fin, le suspense est total.

 

« Je n’ai toujours pas résolu ce qui m’attirait dans cette histoire, au-delà de cette fascination qu’on éprouve devant l’absurdité de notre présence au monde… »

Laura Antonelli