DEAUVILLE 2021 Stillwater/City Of Lies/The Card Counter etc.

Côté stars, ce n’était pas l’affluence des grandes années, mais les cinéphiles sont malgré tout venus en nombre découvrir nouveautés et premières de la sélection de Bruno Barde. En cette deuxième année de pandémie, soumise au passe sanitaire et au port du masque, cinquante-trois films étaient proposés, dont treize en compétition. La sélection L’heure de la Croisette, sous l’égide de Thierry Frémaux, a repris quelques œuvres déjà présentées à Cannes, et Fenêtre sur le Cinéma Français a dévoilé, en avant-premières, les productions attendues dans les mois à venir, tel L’amour, c’est mieux que la vie, de Claude Lelouch, annoncé en salle pour le début de l’année prochaine. Le jury de cette 47ème édition était présidé par Charlotte Gainsbourg. Johnny Depp était l’invité d’honneur. Michael Shannon, Oliver Stone et Dylan Penn (fille de Sean et Robin Wright) ont été distingués, et le ciel s’est assombri une seule fois, à l’annonce, le lundi 6 septembre, de la disparition de Jean-Paul Belmondo.

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FILM D’OUVERTURE 
PREMIÈRE

 

« You sound very American right now !
– Good ! I am ! »

 

STILLWATER ****


Tom McCarthy
2021
En salles le 22 septembre 2021

Bill Baker (Matt Damon) est foreur de pétrole à Stillwater, Oklahoma. Entre deux contrats, il décide d’aller rendre visite à sa fille, Allison (Abigail Breslin, l’inoubliable héroïne de Little Miss Sunshine), incarcérée au Baumettes à Marseille pour le meurtre de sa colocataire étudiante, avec qui elle entretenait une liaison. Au parloir, la jeune fille, qui clame son innocence, lui donne une lettre en le suppliant de la remettre à son avocate. Bill, qui ne comprend ni ne parle le français, trouve de l’aide auprès de sa voisine de chambre (Camille Cottin) à l’hôtel où il est descendu, une comédienne qui élève seule sa petite fille (Lilou Siauvaud)…

On doit à Tom McCarthy le formidable Spotlight, Oscar du Meilleur film et Meilleur scénario en 2016. L’idée de Stillwater lui traînait alors déjà dans la tête. L’arrivée au pouvoir de Trump et la rencontre de deux scénaristes français lui ont donné l’impulsion qui lui manquait. Si, au départ, Stillwater s’inspire très librement de l’affaire Amanda Knox, survenue à Pérouse en 2007 (l’étudiante américaine avait été accusée du meurtre sauvage de sa colocataire, l’Anglaise Meredith Kercher), qui avait tourné en une incroyable saga judiciaire, le film va bien au-delà du film d’enquête. Mélodrame, thriller, choc des cultures, romance… le mélange des genres fonctionne plutôt bien grâce au scénario très abouti coécrit par TomMcCarthy, Marcus Hinchey et les Français Thomas Bidegain et Noé Debré (collaborateurs de Jacques Audiard). Deux pays, deux visions. Ainsi, si on peut trouver que le personnage du roughneck (à ne pas confondre avec redneck) incarné par Matt Damon, casquette vissée sur les yeux, qui écoute de la musique country et qui donne du « Yes Ma’am » en veux-tu en voilà, sonne un peu cliché, il correspond à une réalité et résulte d’une enquête de terrain réalisée par le cinéaste. Plonger cet homme taciturne dans l’effervescence de la cité phocéenne a forcément quelque chose de savoureux. Camille Cottin, en improbable comédienne de théâtre, bohème et généreuse, est excellente, et la petite Lilou Siauvaud est craquante à souhait. Superbement photographié par Masanobu Takayanagi (Hostiles, Les brasiers de la colère…), Stillwater s’inscrit dans la tradition du grand film populaire. On rit, on s’émeut… Quant à la séquence tournée au stade Vélodrome de Marseille, durant un affrontement OM-Saint-Étienne, rarement ambiance de match de foot n’aura été si aussi spectaculaire au cinéma.
2 h 19 Et avec Moussa Maaskri, Idir Azougli, Anne Le Ny, Deanna Dunagan, Bastien d’Asnières…

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PREMIÈRE 

CITY OF LIES **

Brad Furman
2018
En salles aux États-Unis en mars 2021, paru en DVD en juin 2021 en France

En 2018, le journaliste du Los Angeles Times Jack Jackson (Forest Whitaker) est mandaté pour écrire un article sur le l’assassinat de la star du rap Christopher Wallace, alias The Notorious B.I.G., perpétré en 1997, quelques mois après celui du rappeur concurrent Tupak Shakur. Pour y voir plus clair, il entreprend de rencontrer Russell Poole (Johnny Depp), le policier désormais à la retraite qui a suivi l’affaire à l’époque, et qui, bien décidé à faire éclater la vérité, continue à enquêter officieusement…

Un vrai sac de nœuds ! Adapté de l’enquête du journaliste Randall Sullivan, The LAbyrinth, nominé en 2002 pour le Prix Pulitzer, City Of Lies a vu sa date de sortie repoussée à plusieurs reprises, vraisemblablement à cause des ennuis judiciaires de Johnny Depp. Le film met surtout en évidence les liens pernicieux entre le monde du rap (via le fameux label Death Row Records et son cofondateur Suge Knight) et la police de Los Angeles, alors corrompue jusqu’à l’os. Influencé par le Zodiac de David Fincher, le thriller est ponctué de séquences fortes, comme la reconstitution du meurtre de Biggie, mais les nombreux allers et retours dans le passé, l’incursion de séquences d’archives et la multiplicité des personnages impliqués (on ne sait plus à la fin qui est corrompu ou pas…) finissent par nous laisser au bord du chemin. Le réalisateur Brad Furman a su être bien plus efficace dans La défense Lincoln ou Infiltrator. C’est d’autant plus dommage que Johnny Depp, sobre et excellent, trouve là son meilleur rôle depuis longtemps.
1 h 52 Et avec Toby Huss, Dayton Callie, Shea Whigham, Michael Paré, Xander Berkeley, Peter Greene, Neil Brown Jr, Voletta Wallace…

 

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PREMIÈRE 


« You have to be the stranger poker player I never met.
– Oh you have no idea… »

 

THE CARD COUNTER ****

Paul Schrader
2021
Attendu dans les salles françaises en décembre 2021

Ex-interrogateur militaire à Abou Ghraib, William (Oscar Isaac) a purgé dix ans de prison pour actes de torture. Il y a trouvé une sorte d’apaisement et a appris à compter les cartes. Depuis sa sortie, il va de casino en casino et fait usage de son nouveau savoir-faire au poker, remportant des sommes modestes pour ne pas attirer l’attention. Un jour, un jeune homme (Tye Sheridan) l’aborde et lui demande de l’aide pour se venger du militaire qui a provoqué le suicide de son père. L’instructeur en question (Willem Dafoe) est aussi celui qui a valu à William ses années de prison…

Du Paul Schrader pur jus. Spécialiste des êtres fracassés, hantés par un passé douloureux, en quête de rédemption, le cinéaste habité par la religion, réalisateur, entre autres, d’American Gigolo, Light Sleeper et scénariste de Taxi Driver, brosse à nouveau le portrait d’un homme abîmé. William s’impose au quotidien une routine et une discipline de fer pour ne pas sombrer. Coproduit par Martin Scorsese, le film, presque clinique, épouse totalement l’attitude de son héros, jouant sur la monotonie des décors de casinos interchangeables, des chambres de motels, des routes de nuit. La figure du jeune Cirk comme celle de La Linda (excellente Tiffany Haddish), directrice d’une agence de joueurs de poker avec laquelle William tisse un vrai lien d’amitié, sortent par endroits le film de sa léthargie. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette lancinance, est, dans la forme, magnifique. La musique hypnotique de Robert Levon Been et la photo d’Alexander Dynan y contribuent grandement. Quant à Oscar Isaac, il campe à merveille cet homme solitaire et impénétrable, qui ne dévoile son jeu qu’à la toute fin, inattendue et implacable.
1 h 51 Et avec Bobby C. King, Alexander Babara, Ekaterina Baker…

 

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COMPÉTITION

THE LAST SON **

Tim Sutton
2021
Prochainement

À la fin du XIXe siècle, dans le Montana, Isaac Lemay (Sam Worthington), hors-la-loi vieillissant, réputé pour être l’un des plus grands tueurs d’Indiens et convaincu que le mal coule dans ses veines, est l’objet d’une terrible prophétie de la part d’un chef Cheyenne : il mourra de la main d’un de ses enfants. Pour déjouer le sort, il part à la recherche de ses descendants, avec l’intention de les éliminer, un par un…

Une grosse déception. Tim Sutton (Donnybrook) avait déclaré dans son petit discours de présentation ne pas être particulièrement fan de western. Son envie de filmer des grands espaces lui est venue durant le confinement et à la lecture du scénario de Greg Johnson, sorte de condensé de tous les ingrédients du genre autour du mythe de Cronos. De fait, tous les clichés sont réunis dans The Last Son, sombre, ultra-violent, mais un tantinet inepte. Le suspense autour de la prophétie funeste est désamorcé très vite. Les personnages sont mal exploités (peu de dialogues), et la manière dont le réalisateur filme les scènes clés donne l’impression qu’il n’a jamais vu un western de sa vie (Rio Bravo, au hasard…). Formellement, en revanche, cette chasse à l’homme impressionne. On frissonne devant le spectacle des montagnes enneigées et des paysages glacés. Heather Graham en prostituée au grand cœur, le rappeur Machine Gun Kelly en tueur détraqué et Thomas Jane, en shérif intègre, occupent indéniablement l’écran. Le montage très cut, le rythme dynamique et l’utilisation de la musique, anachronique, accentuent la modernité de ce néowestern cruel, intense, mais qui reste trop maladroit.
1 h 36 Et avec Alex Meraz, Bates Wilder, David Silverman, Kim DeLonghi, Emily Marie Palmer, James Landry Hébert…

 

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COMPÉTITION


« I think there is something in my house. »

 

LA PROIE D’UNE OMBRE (The Night House) ***

David Bruckner
2020
Dans les salles françaises le 15 septembre 2021

Beth (Rebecca Hall) vient de perdre brutalement son mari, dont elle était très amoureuse. Elle se retrouve seule dans la maison isolée qu’il avait construite pour elle, au bord d’un lac entouré de forêts. Une nuit, elle est réveillée par un bruit épouvantable, et sent une présence diffuse dans la maison. Alors que ses amis l’exhortent à ne pas rester seule, Beth commence à fouiller dans les affaires de son défunt époux, résolue à percer le secret de toutes ces manifestations et visions étranges qui l’assaillent…

J’adore mon mari. Malgré tout, s’il prenait l’envie à son fantôme, pour m’interpeller, de mettre sur la platine un morceau de Deep Purple à plein volume à quatre heures du matin, j’apprécierais moyennement la plaisanterie. Pas l’héroïne de ce film, qui persiste à subir la nuit des assauts venus de l’au-delà, pour se rapprocher de l’homme dont elle ne parvient pas à faire le deuil, quitte à prendre des risques inconsidérés. Curiosity kills the cat. La proie d’une ombre, bien mieux servi par son titre original, est le troisième long-métrage de David Bruckner après les horrifiques The Signal et Le Rituel. Son talent pour faire grimper la tension et susciter l’effroi est manifeste. Bien qu’un peu trop tiré par les cheveux (au propre comme au figuré) et particulièrement alambiqué, ce thriller psychologique, truffé de surprises et de chausse-trappes, joue adroitement avec les névroses de l’héroïne, le surnaturel et les codes du film d’épouvante. Rebecca Hall, quasiment de tous les plans, fait une sacrée performance. Il est malgré tout déconseillé de le visionner avant de dormir.
1 h 47 Et avec Sarah Goldberg, Stacy Martin, Evan Jonigkeit, Vondie Curtis-Hall

 

PALMARÈS

Jury présidé par Charlotte Gainsbourg, de gauche à droite : SebastiAn, Marcia Romano,, Delphine de Vigan, Garance Marillier, Charlotte Gainsbourg, Bertrand Bonello, Denis Poldalydès, Fatou N’Diaye , Mikhaël Hers (Photo J.Basile)

GRAND PRIX

Down With The King de Diego Ongaro, avec Freddie Gibbs
Un célèbre rappeur qui a loué une maison isolée pour composer un nouvel album se découvre un goût inattendu pour la vie de fermier. (prochainement)

PRIX DU JURY EX-AEQUO

Pleasure de Ninja Thyberg, avec Sofia Kappel L’histoire d’une jeune Suédoise de vingt ans qui débarque à Los Angeles dans le but de devenir une star du porno. (en salles en octobre 2021)

Red Rocket de Sean Baker, avec Simon Rex Les déboires d’une ex-pornstar désormais désargentée qui revient vivre dans sa ville natale, au Texas (en salles en février 2022) Le film a également reçu le Prix de la Critique

 

Jury de la Révélation présidé par Clémence Poésy. De gauche à droite : Céleste Brunnquell Lomepal, Clémence Poésy, Kacey Mottet-Klein, India Hair (Photo J.Basile)

 

PRIX DU JURY DE LA RÉVÉLATION

John And The Hole de Pascal Sisto avec Charlie Shotwell, Michael C. Hall et Jennifer Ehle

Un gamin de treize ans qui a découvert les restes d’un bunker y tient en captivité ses parents et sa sœur. (prochainement)

 

PRIX DU PUBLIC DE LA VILLE DE DEAUVILLE

Blue Bayou de Justin Chon avec Justin Chon et Alicia Vikander
Un homme d’origine américano-coréenne, élevé dans une famille d’adoption en Louisiane et désormais marié, apprend qu’il risque d’être expulsé. (en salles le 15 septembre 2021)

 

PRIX D’ORNANO-VALENTI

Les magnétiques de Vincent Maël Cardona, avec Thimotée Robart, Marie colomb…
Chronique rock’n’roll de la vie d’une bande de jeunes dans les années 80 (en salles le 17 novembre)

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Photo Julien Reynaud/ABACA


Photo AFP

Dylan Penn, Prix du Nouvel Hollywood (Photo Julien Reynaud)

Michael Shannon Photo Le Pays d’Auge/M.-M.Remoleur

Merci au groupe Barrière et à Havre de Cinéma

https://www.havredecinema.fr
https://www.festival-deauville.com

LE SECRET DES KENNEDY (Chappaquiddick)

 

@Olivier Vigerie

Loin du faste d’antan et plus que jamais temple d’une cinéphilie de circonstance, le festival du Cinéma Américain de Deauville a choisi d’ouvrir les festivités vendredi 31 août avec Le secret des Kennedy, une reconstitution de l’affaire Chappaquiddick qui avait coûté la vie à la jeune Mary Jo Kopechne et, à Ted Kennedy, sa candidature à la présidentielle. Jason Clarke en étant l’interprète principal, c’est à lui que le festival a rendu hommage vendredi soir, en lui décernant un Deauville Talent Award. Si son nom est encore inconnu du grand public – et apparemment de Sandrine Kiberlain, Présidente du jury, visiblement très sommairement briefée, qui a éprouvé quelques difficultés en lisant (découvrant ?) le texte d’hommage et notamment les titres de films – le comédien australien remarqué dans Des hommes sans loi, Zero Dark Thirty, Mudbound, HHhH, Everest ou Terminator Genesys possède déjà une solide filmographie. Dans ce film présenté en première française, il endosse avec brio le costume du dernier de la fratrie Kennedy : un biopic pertinent et moins académique qu’il n’y paraît.

 

« My conduct and conversations during the next several hours, to the extent that I can remember them, make no sense to me at all. »
(Ted Kennedy, discours télévisé, 25 juillet 1969)

 

Le secret des Kennedy (Chappaquiddick)

John Curran
2017
Présenté hors compétition, date de sortie française encore inconnue

Le soir du 18 juillet 1969, alors que les Américains et le monde entier ont les yeux tournés vers la Lune, le jeune sénateur Ted Kennedy (Jason Clarke) et sa garde rapprochée participent à une soirée sur la petite île de Chappaquidick au large de l’île de Martha’s Vineyard. La question de la candidature de Ted à la prochaine élection présidentielle est sur toutes les lèvres Après avoir discuté avec la jeune Mary Jo Kopechne (Kate Mara), qui s’était très impliquée dans la campagne de feu Robert Kennedy, le sénateur lui propose une virée en voiture. Mais au moment de passer un pont sans garde-fou, leur véhicule fait une embardée et tombe dans l’étang. Ted parvient à s’extirper de la voiture qui coule inexorablement, mais pas la jeune fille, qui reste prisonnière. Au lieu de prévenir les secours et les autorités, le sénateur se met à agir de manière on ne peut plus inappropriée et erratique…

Dans True Compass, ses mémoires posthumes parues en 2009, un mois après sa mort, Edward « Ted » Kennedy confiait que l’affaire Chappaquiddick l’avait hanté toute sa vie et pas seulement parce qu’elle lui a fermé les portes de la Maison Blanche. Presque cinquante ans après cet événement tragique, le film réalisé par l’habile John Curran (Stone, Le voile des illusions, We Don’t Live Here Anymore) le reconstitue avec minutie, s’attachant aux faits, mais en ne s’interdisant pas de les dramatiser ni de les interpréter. Ted Kennedy, dont l’attitude avait été qualifiée par le rapport de police de l’époque de « lâche et indigne », mettra dix heures à donner l’alerte. Pourtant, d’après le plongeur qui a ramené le corps, Mary Jo Kopechne aurait vraisemblablement pu être sauvée dans les premières heures. A la question : « Que s’est-il passé dans la tête du jeune sénateur ? », nul et encore moins le principal intéressé, n’a jamais apporté de réponse. Mais le biopic parvient néanmoins à donner des pistes. Sous l’apparence d’un gosse de riche, gâté et choyé, Ted Kennedy est surtout un homme perturbé, encore sous le choc des assassinats de ses deux frères prodiges, et en proie au doute sur son avenir. Son manque d’assurance contraste avec la ferveur de la jeune équipe féminine de campagne de Bobby (les fameuses boiler room girls dont faisait partie Mary Jo), qui lui fait comprendre lors de cette fameuse soirée du 18 juillet qu’elle est prête à relever avec lui le défi de la prochaine élection présidentielle. Le comportement de Ted relèvera tant de l’absurde après l’accident que le film prend une tournure presque comique. Ni les recommandations avisées de son cousin et proche conseiller Joe Gargan (formidable Ed Helms) abasourdi par la stupeur et l’incompréhension, ni la grosse artillerie déployée par l’équipe de choc de Joe Kennedy n’y feront. La presse va faire ses choux gras des égarements du sénateur et de ses revirements. « On a dit la vérité, du moins notre version de la vérité. » clame Ted avec une certaine inconscience. Le film n’y va pas non plus avec le dos de la cuiller lorsqu’il s’agit de montrer l’intensité du mépris du patriarche de la famille envers son fils. Quant à la jeune Mary Jo Kopechne, elle trouve ici enfin une véritable identité. Cette jeune fille brillante et promise à un bel avenir avait été qualifiée par les médias de l’époque, incapables d’écrire et de prononcer correctement son nom, de « blonde » et de « poule ». Enfin, plus encore que la clémence obscène de la justice et de la presse (sous prétexte que la famille Kennedy avait déjà tant souffert… ), c’est celle du peuple qui interroge. Car ni le scandale et ni l’humiliation n’empêcheront le benjamin du clan d’être réélu sénateur du Massachusetts l’année suivante (il le sera constamment jusqu’en 2006, ce qui lui vaudra le surnom de « Lion du Sénat »). Comme si, en touchant le fond lors de l’accident de Chappaquiddick, il s’était enfin trouvé, pour n’avoir ensuite de cesse de travailler à sa rédemption.
1h 46 Et avec Bruce Dern, Jim Gaffigan, Olivia Thirlby, Clancy Brown…

BANDE-ANNONCE (sur « Atlantis », de Donovan)

Site officiel Festival de Deauville 2018

DEAUVILLE 2017 – Barry Seal/Le château de verre

Bien que chahuté par les conditions météo franchement automnales, le 43ème festival de Deauville n’a pas failli à sa mission première : faire découvrir le meilleur du cinéma américain du moment. Depuis quelques années, la programmation fait la part (très) belle au cinéma indépendant et force est de constater que le festival est désormais devenu un haut lieu de la cinéphilie, une sorte de réplique sympathique du festival de Sundance. Les invités eux-mêmes sont moins des stars que des acteurs chevronnés, des sortes de « petites mains » du cinéma américain qu’on aime, même si le grand public a parfois du mal à mettre un nom sur leur visage. Ainsi pouvait-on entendre le jour de l’ouverture, où un hommage était rendu à l’inoubliable Lula de David Lynch : « Laura Dern… ? C’est qui ? »  « Elle a joué dans quoi ? » ; « C’est pas la fille de Jurassic Park ? » Woody Harrelson lui-même était ébahi d’être applaudi à tout rompre le soir du palmarès, après l’hommage pertinent et hilarant rendu par Michel Hazanavicius. Le héros de Tueurs nés, fils d’un vrai tueur à gages et acteur épatant, a confirmé dans son discours qu’il était conscient de ne pas véhiculer le même glamour que George Clooney ou même de son complice de True Detective, Matthew McConaughey. Les curieux auront quand même pu débattre de la nouvelle coupe de cheveux de Robert Pattinson, venu fouler les planches après sa défection d’il y a deux ans, et admirer la plastique de la torride Michelle Rodriguez, qui a confirmé vouloir désormais s’attaquer à des rôles plus « complexes »…

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PALMARES

Si le jury présidé par Michel Hazanavicius a choisi de couronner The Rider, de Chloé Zhao (Les chansons que les frères m’ont apprises), sur la quête d’identité d’un cow-boy dont la vie bascule après un accident de rodéo, c’est bien A Ghost Story qui a créé la sensation.

Le film de David Lowery a en effet remporté le Prix du Jury, le Prix de la Critique et le Prix Kiehl’s de la Révélation 2017. A sa grande surprise, le réalisateur du magnifique Les amants du Texas , déjà interprété par Rooney Mara et Casey Affleck (héros de A Ghost Story), est donc monté sur scène à trois reprises pour recevoir ses trophées qu’il a dit humblement vouloir partager avec ses concurrents. Chose rare pour être signalée : il a clamé son amour pour les critiques, qu’il considère comme des artistes à part entière. A noter qu’il faudra attendre le 20 décembre pour découvrir A Ghost Story en France.

Bande-annonce A Ghost Story

Bande-annonce The Rider

Brooklyn Yiddish, de Joshua Z. Weinstein, a reçu le Prix ex-aequo de la Critique
Bande-annonce

Mary, de Marc Webb, le Prix du Public de la ville de Deauville
Bande-annonce

Jeune femme, de Léonor Serraille, le Prix d’Ornano-Valenti (ex-Prix Michel d’Ornano), qui récompense les premiers films français.
Bande-annonce

Les membres du Jury Emmanuelle Devos, Charlotte Le Bon, Clotilde Hesme et Alice Winocour entourant leur président Michel Hazanavicius, et les lauréats David Lowery et Joshua Z. Weinstein (Photo Charly Triballeau/AFP)

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Présentés hors compétition et en premières françaises, les films d’ouverture et de clôture, Barry Seal, American Traffic et Le château de verre, ou deux facettes du cinéma américain

 

Barry Seal : American Traffic (American Made)


« All this is legal ?
– If you’re doing it for the good guys. »

Doug Liman

2017
Dans les salles françaises depuis le 13 septembre

A la fin des années 70 aux Etats-Unis, Barry Seal (Tom Cruise), pilote de ligne pour la WTA, s’adonne à un petit trafic de cigares pour arrondir ses fins de mois, mais aussi pour mettre du piment dans un job qu’il trouve trop routinier. Pris la main dans le sac par Monty Schafer (Domhnall Gleeson), de la CIA, qui l’a surtout repéré pour son côté casse-cou, il est recruté pour survoler l’Amérique latine et prendre des photos stratégiques des bases des rebelles communistes. Mais les allers et venues de Seal ne tardent pas à alerter un certain Pablo Escobar, qui lui propose une association très lucrative. Et ce n’est que le début…

La réalité dépasse souvent la fiction, comme en témoigne l’histoire vraie de Barry Seal — qui éclaboussa l’administration Reagan dans les années 80 — ici mise en scène façon comédie rocambolesque par Doug Liman. Tom Cruise se donne à cœur joie (et à corps perdu) dans le rôle de cet aventurier tête brûlée sans scrupule, opportuniste, tantôt malin, tantôt benêt, et père de famille aussi aimant qu’irresponsable. En osmose évidente avec Doug Liman, qui l’a déjà dirigé dans The Edge Of Tomorrow, l’acteur roule constamment des mécaniques, à la manière du Maverick de Top Gun dont il prépare la suite pour 2019, et effectue un véritable numéro comique. Privilégiant le rythme (constamment trépidant), le cinéaste insiste sur le caractère absurde de cette histoire, dénonçant avec virtuosité les agissements douteux de la CIA et du gouvernement américain. Le traitement visuel vintage, l’insertion d’images d’archives de la télévision américaine de l’époque, et la bande-son ad hoc permettent une immersion totale dans cette période qui fait décidément fantasmer les cinéastes comme les musiciens (ce passage des 70’s aux 80’s). L’excellent Domhnall Gleeson campe un agent de la CIA ambigu et cynique à souhait, chacune de ses apparitions semblant siffler la fin de la récréation pour notre héros survolté. On peut juger le divertissement clippesque, léger et trop superficiel, mais s’il ne restera pas dans les annales, ce numéro de voltige souvent hilarant a quelque chose d’éminemment jubilatoire.
1 h 55 Et avec Sarah Wright, Jesse Plemons, Caleb Landry Jones, Benito Martinez, Jed Rees, Alejandro Edda…

BANDE-ANNONCE

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Le château de verre (The Glass Castle)


« This place doesn’t have any running water or electricity.
– Ignore her, she’s was born without vision. »

Destin Daniel Cretton
2017
Dans les salles françaises le 27 septembre 2017

Chroniqueuse mondaine au New York Magazine, Jeannette Walls (Brie Larson) est sur le point de se fiancer. En voyant cette jeune femme sophistiquée, nul ne peut imaginer ce que fut son enfance. Jeannette a en effet été élevée avec son frère et ses sœurs par une mère artiste irresponsable (Naomi Watts) et un père inventeur, rêveur et alcoolique (Woody Harrelson). Déménageant constamment de ville en ville dans des maisons miteuses pour fuir les créanciers, les Walls se sont refusés à scolariser leur progéniture. En grandissant, les enfants vont avoir autant de difficultés à supporter ce mode d’existence marginal, certes baigné de rêve et de poésie, mais bien précaire, que les promesses jamais tenues de leur père…

Une des premières scènes du film est glaçante : dans le taxi new-yorkais qui la ramène chez elle après un dîner mondain, Jeannette Walls aperçoit par la vitre un couple de clochards fouillant une benne à ordure : il s’agit de ses parents. Elle s’enfonce alors dans le siège arrière, tandis que le taxi file à toute allure. Jeannette se remémore alors l’admiration qu’elle portait, enfant, à ce père génial et fantasque. Par un jeu constant de flash-backs, Destin Daniel Cretton va reconstituer l’histoire vraie de cette famille dysfonctionnelle, telle que racontée par Walls dans The Glass Castle, son best-seller paru en 2005. Des années 60 jusqu’à aujourd’hui, on suit à travers le regard de Jeannette les tribulations de cette tribu excentrique, dont le père n’a de cesse d’exalter l’imagination de ses enfants et de les engager à ne jamais céder à la peur, aux préjugés et au conformisme. Ces parents hippies aimants, mais irresponsables, ont exposé leur progéniture à des dangers, et les ont contraints à grandir dans la misère. Avec l’âge, Jeannette va changer de regard sur ses parents, et notamment sur son père. Les promesses non tenues, les dérives alcooliques auront raison de l’admiration et céderont la place à la honte et la colère. Brie Larson, Oscar de la Meilleure actrice en 2016 (pour Room), retrouve quatre ans après son metteur en scène de States Of Grace (Short Term 12). Elle restitue parfaitement la rage rentrée, la dureté et la détermination de son personnage. Mais si les acteurs dans leur ensemble ne déméritent pas, il est dommage que le cinéaste ait un peu trop versé dans le mélodrame (c’était déjà un peu le cas dans States Of Grace). Passionnant sur le papier, ce sujet aurait mérité un traitement plus radical qui aurait conféré au film un caractère plus universel. Et le générique de fin, dans lequel apparaissent des séquences des vrais protagonistes de l’histoire, n’ajoute rien à l’affaire.
2 h 07 Et avec Max Greenfield, Ella Anderson, Chandler Head, Sadie Sink, Sarah Snook…

BANDE-ANNONCE



Site officiel Festival de Deauville 2017

Photos Denis Guignebourg/Bestimages, Le pays d’Auge, Charly Triballeau/AFP, Getty Images, Robin Uzan…