DEAUVILLE 2021 Stillwater/City Of Lies/The Card Counter etc.

Côté stars, ce n’était pas l’affluence des grandes années, mais les cinéphiles sont malgré tout venus en nombre découvrir nouveautés et premières de la sélection de Bruno Barde. En cette deuxième année de pandémie, soumise au passe sanitaire et au port du masque, cinquante-trois films étaient proposés, dont treize en compétition. La sélection L’heure de la Croisette, sous l’égide de Thierry Frémaux, a repris quelques œuvres déjà présentées à Cannes, et Fenêtre sur le Cinéma Français a dévoilé, en avant-premières, les productions attendues dans les mois à venir, tel L’amour, c’est mieux que la vie, de Claude Lelouch, annoncé en salle pour le début de l’année prochaine. Le jury de cette 47ème édition était présidé par Charlotte Gainsbourg. Johnny Depp était l’invité d’honneur. Michael Shannon, Oliver Stone et Dylan Penn (fille de Sean et Robin Wright) ont été distingués, et le ciel s’est assombri une seule fois, à l’annonce, le lundi 6 septembre, de la disparition de Jean-Paul Belmondo.

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FILM D’OUVERTURE 
PREMIÈRE

 

« You sound very American right now !
– Good ! I am ! »

 

STILLWATER ****


Tom McCarthy
2021
En salles le 22 septembre 2021

Bill Baker (Matt Damon) est foreur de pétrole à Stillwater, Oklahoma. Entre deux contrats, il décide d’aller rendre visite à sa fille, Allison (Abigail Breslin, l’inoubliable héroïne de Little Miss Sunshine), incarcérée au Baumettes à Marseille pour le meurtre de sa colocataire étudiante, avec qui elle entretenait une liaison. Au parloir, la jeune fille, qui clame son innocence, lui donne une lettre en le suppliant de la remettre à son avocate. Bill, qui ne comprend ni ne parle le français, trouve de l’aide auprès de sa voisine de chambre (Camille Cottin) à l’hôtel où il est descendu, une comédienne qui élève seule sa petite fille (Lilou Siauvaud)…

On doit à Tom McCarthy le formidable Spotlight, Oscar du Meilleur film et Meilleur scénario en 2016. L’idée de Stillwater lui traînait alors déjà dans la tête. L’arrivée au pouvoir de Trump et la rencontre de deux scénaristes français lui ont donné l’impulsion qui lui manquait. Si, au départ, Stillwater s’inspire très librement de l’affaire Amanda Knox, survenue à Pérouse en 2007 (l’étudiante américaine avait été accusée du meurtre sauvage de sa colocataire, l’Anglaise Meredith Kercher), qui avait tourné en une incroyable saga judiciaire, le film va bien au-delà du film d’enquête. Mélodrame, thriller, choc des cultures, romance… le mélange des genres fonctionne plutôt bien grâce au scénario très abouti coécrit par TomMcCarthy, Marcus Hinchey et les Français Thomas Bidegain et Noé Debré (collaborateurs de Jacques Audiard). Deux pays, deux visions. Ainsi, si on peut trouver que le personnage du roughneck (à ne pas confondre avec redneck) incarné par Matt Damon, casquette vissée sur les yeux, qui écoute de la musique country et qui donne du « Yes Ma’am » en veux-tu en voilà, sonne un peu cliché, il correspond à une réalité et résulte d’une enquête de terrain réalisée par le cinéaste. Plonger cet homme taciturne dans l’effervescence de la cité phocéenne a forcément quelque chose de savoureux. Camille Cottin, en improbable comédienne de théâtre, bohème et généreuse, est excellente, et la petite Lilou Siauvaud est craquante à souhait. Superbement photographié par Masanobu Takayanagi (Hostiles, Les brasiers de la colère…), Stillwater s’inscrit dans la tradition du grand film populaire. On rit, on s’émeut… Quant à la séquence tournée au stade Vélodrome de Marseille, durant un affrontement OM-Saint-Étienne, rarement ambiance de match de foot n’aura été si aussi spectaculaire au cinéma.
2 h 19 Et avec Moussa Maaskri, Idir Azougli, Anne Le Ny, Deanna Dunagan, Bastien d’Asnières…

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PREMIÈRE 

CITY OF LIES **

Brad Furman
2018
En salles aux États-Unis en mars 2021, paru en DVD en juin 2021 en France

En 2018, le journaliste du Los Angeles Times Jack Jackson (Forest Whitaker) est mandaté pour écrire un article sur le l’assassinat de la star du rap Christopher Wallace, alias The Notorious B.I.G., perpétré en 1997, quelques mois après celui du rappeur concurrent Tupak Shakur. Pour y voir plus clair, il entreprend de rencontrer Russell Poole (Johnny Depp), le policier désormais à la retraite qui a suivi l’affaire à l’époque, et qui, bien décidé à faire éclater la vérité, continue à enquêter officieusement…

Un vrai sac de nœuds ! Adapté de l’enquête du journaliste Randall Sullivan, The LAbyrinth, nominé en 2002 pour le Prix Pulitzer, City Of Lies a vu sa date de sortie repoussée à plusieurs reprises, vraisemblablement à cause des ennuis judiciaires de Johnny Depp. Le film met surtout en évidence les liens pernicieux entre le monde du rap (via le fameux label Death Row Records et son cofondateur Suge Knight) et la police de Los Angeles, alors corrompue jusqu’à l’os. Influencé par le Zodiac de David Fincher, le thriller est ponctué de séquences fortes, comme la reconstitution du meurtre de Biggie, mais les nombreux allers et retours dans le passé, l’incursion de séquences d’archives et la multiplicité des personnages impliqués (on ne sait plus à la fin qui est corrompu ou pas…) finissent par nous laisser au bord du chemin. Le réalisateur Brad Furman a su être bien plus efficace dans La défense Lincoln ou Infiltrator. C’est d’autant plus dommage que Johnny Depp, sobre et excellent, trouve là son meilleur rôle depuis longtemps.
1 h 52 Et avec Toby Huss, Dayton Callie, Shea Whigham, Michael Paré, Xander Berkeley, Peter Greene, Neil Brown Jr, Voletta Wallace…

 

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PREMIÈRE 


« You have to be the stranger poker player I never met.
– Oh you have no idea… »

 

THE CARD COUNTER ****

Paul Schrader
2021
Attendu dans les salles françaises en décembre 2021

Ex-interrogateur militaire à Abou Ghraib, William (Oscar Isaac) a purgé dix ans de prison pour actes de torture. Il y a trouvé une sorte d’apaisement et a appris à compter les cartes. Depuis sa sortie, il va de casino en casino et fait usage de son nouveau savoir-faire au poker, remportant des sommes modestes pour ne pas attirer l’attention. Un jour, un jeune homme (Tye Sheridan) l’aborde et lui demande de l’aide pour se venger du militaire qui a provoqué le suicide de son père. L’instructeur en question (Willem Dafoe) est aussi celui qui a valu à William ses années de prison…

Du Paul Schrader pur jus. Spécialiste des êtres fracassés, hantés par un passé douloureux, en quête de rédemption, le cinéaste habité par la religion, réalisateur, entre autres, d’American Gigolo, Light Sleeper et scénariste de Taxi Driver, brosse à nouveau le portrait d’un homme abîmé. William s’impose au quotidien une routine et une discipline de fer pour ne pas sombrer. Coproduit par Martin Scorsese, le film, presque clinique, épouse totalement l’attitude de son héros, jouant sur la monotonie des décors de casinos interchangeables, des chambres de motels, des routes de nuit. La figure du jeune Cirk comme celle de La Linda (excellente Tiffany Haddish), directrice d’une agence de joueurs de poker avec laquelle William tisse un vrai lien d’amitié, sortent par endroits le film de sa léthargie. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette lancinance, est, dans la forme, magnifique. La musique hypnotique de Robert Levon Been et la photo d’Alexander Dynan y contribuent grandement. Quant à Oscar Isaac, il campe à merveille cet homme solitaire et impénétrable, qui ne dévoile son jeu qu’à la toute fin, inattendue et implacable.
1 h 51 Et avec Bobby C. King, Alexander Babara, Ekaterina Baker…

 

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COMPÉTITION

THE LAST SON **

Tim Sutton
2021
Prochainement

À la fin du XIXe siècle, dans le Montana, Isaac Lemay (Sam Worthington), hors-la-loi vieillissant, réputé pour être l’un des plus grands tueurs d’Indiens et convaincu que le mal coule dans ses veines, est l’objet d’une terrible prophétie de la part d’un chef Cheyenne : il mourra de la main d’un de ses enfants. Pour déjouer le sort, il part à la recherche de ses descendants, avec l’intention de les éliminer, un par un…

Une grosse déception. Tim Sutton (Donnybrook) avait déclaré dans son petit discours de présentation ne pas être particulièrement fan de western. Son envie de filmer des grands espaces lui est venue durant le confinement et à la lecture du scénario de Greg Johnson, sorte de condensé de tous les ingrédients du genre autour du mythe de Cronos. De fait, tous les clichés sont réunis dans The Last Son, sombre, ultra-violent, mais un tantinet inepte. Le suspense autour de la prophétie funeste est désamorcé très vite. Les personnages sont mal exploités (peu de dialogues), et la manière dont le réalisateur filme les scènes clés donne l’impression qu’il n’a jamais vu un western de sa vie (Rio Bravo, au hasard…). Formellement, en revanche, cette chasse à l’homme impressionne. On frissonne devant le spectacle des montagnes enneigées et des paysages glacés. Heather Graham en prostituée au grand cœur, le rappeur Machine Gun Kelly en tueur détraqué et Thomas Jane, en shérif intègre, occupent indéniablement l’écran. Le montage très cut, le rythme dynamique et l’utilisation de la musique, anachronique, accentuent la modernité de ce néowestern cruel, intense, mais qui reste trop maladroit.
1 h 36 Et avec Alex Meraz, Bates Wilder, David Silverman, Kim DeLonghi, Emily Marie Palmer, James Landry Hébert…

 

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COMPÉTITION


« I think there is something in my house. »

 

LA PROIE D’UNE OMBRE (The Night House) ***

David Bruckner
2020
Dans les salles françaises le 15 septembre 2021

Beth (Rebecca Hall) vient de perdre brutalement son mari, dont elle était très amoureuse. Elle se retrouve seule dans la maison isolée qu’il avait construite pour elle, au bord d’un lac entouré de forêts. Une nuit, elle est réveillée par un bruit épouvantable, et sent une présence diffuse dans la maison. Alors que ses amis l’exhortent à ne pas rester seule, Beth commence à fouiller dans les affaires de son défunt époux, résolue à percer le secret de toutes ces manifestations et visions étranges qui l’assaillent…

J’adore mon mari. Malgré tout, s’il prenait l’envie à son fantôme, pour m’interpeller, de mettre sur la platine un morceau de Deep Purple à plein volume à quatre heures du matin, j’apprécierais moyennement la plaisanterie. Pas l’héroïne de ce film, qui persiste à subir la nuit des assauts venus de l’au-delà, pour se rapprocher de l’homme dont elle ne parvient pas à faire le deuil, quitte à prendre des risques inconsidérés. Curiosity kills the cat. La proie d’une ombre, bien mieux servi par son titre original, est le troisième long-métrage de David Bruckner après les horrifiques The Signal et Le Rituel. Son talent pour faire grimper la tension et susciter l’effroi est manifeste. Bien qu’un peu trop tiré par les cheveux (au propre comme au figuré) et particulièrement alambiqué, ce thriller psychologique, truffé de surprises et de chausse-trappes, joue adroitement avec les névroses de l’héroïne, le surnaturel et les codes du film d’épouvante. Rebecca Hall, quasiment de tous les plans, fait une sacrée performance. Il est malgré tout déconseillé de le visionner avant de dormir.
1 h 47 Et avec Sarah Goldberg, Stacy Martin, Evan Jonigkeit, Vondie Curtis-Hall

 

PALMARÈS

Jury présidé par Charlotte Gainsbourg, de gauche à droite : SebastiAn, Marcia Romano,, Delphine de Vigan, Garance Marillier, Charlotte Gainsbourg, Bertrand Bonello, Denis Poldalydès, Fatou N’Diaye , Mikhaël Hers (Photo J.Basile)

GRAND PRIX

Down With The King de Diego Ongaro, avec Freddie Gibbs
Un célèbre rappeur qui a loué une maison isolée pour composer un nouvel album se découvre un goût inattendu pour la vie de fermier. (prochainement)

PRIX DU JURY EX-AEQUO

Pleasure de Ninja Thyberg, avec Sofia Kappel L’histoire d’une jeune Suédoise de vingt ans qui débarque à Los Angeles dans le but de devenir une star du porno. (en salles en octobre 2021)

Red Rocket de Sean Baker, avec Simon Rex Les déboires d’une ex-pornstar désormais désargentée qui revient vivre dans sa ville natale, au Texas (en salles en février 2022) Le film a également reçu le Prix de la Critique

 

Jury de la Révélation présidé par Clémence Poésy. De gauche à droite : Céleste Brunnquell Lomepal, Clémence Poésy, Kacey Mottet-Klein, India Hair (Photo J.Basile)

 

PRIX DU JURY DE LA RÉVÉLATION

John And The Hole de Pascal Sisto avec Charlie Shotwell, Michael C. Hall et Jennifer Ehle

Un gamin de treize ans qui a découvert les restes d’un bunker y tient en captivité ses parents et sa sœur. (prochainement)

 

PRIX DU PUBLIC DE LA VILLE DE DEAUVILLE

Blue Bayou de Justin Chon avec Justin Chon et Alicia Vikander
Un homme d’origine américano-coréenne, élevé dans une famille d’adoption en Louisiane et désormais marié, apprend qu’il risque d’être expulsé. (en salles le 15 septembre 2021)

 

PRIX D’ORNANO-VALENTI

Les magnétiques de Vincent Maël Cardona, avec Thimotée Robart, Marie colomb…
Chronique rock’n’roll de la vie d’une bande de jeunes dans les années 80 (en salles le 17 novembre)

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Photo Julien Reynaud/ABACA


Photo AFP

Dylan Penn, Prix du Nouvel Hollywood (Photo Julien Reynaud)

Michael Shannon Photo Le Pays d’Auge/M.-M.Remoleur

Merci au groupe Barrière et à Havre de Cinéma

https://www.havredecinema.fr
https://www.festival-deauville.com

ÊTRE CARY GRANT

« Tout le monde veut être Cary Grant. Même moi, je veux être Cary Grant. »      Cary Grant

 

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ÊTRE CARY GRANT

Photo Bettmann

Martine Reid
Essai publié chez Gallimard le 13 mai 2021

Icône de l’âge d’or d’Hollywood, roi de la screwball comedy (la comédie loufoque) et de la « comédie de mariage », Cary Grant a illuminé de sa présence et de son charme moult chefs-d’œuvre, signés par les plus grands réalisateurs de son temps : Howard Hawks, George Cukor, Leo McCarey, Frank Capra, Alfred Hitchcock, Stanley Donen… Mais que dissimulaient réellement son flegme séduisant, son sens de la dérision et son élégance à toute épreuve ? Martine Reid, professeur et spécialiste de la littérature féminine du 19ème siècle, s’est penchée sur l’énigme de l’acteur à l’irrésistible fossette (« un menton en fesses d’ange » selon Mae West).

« En 1932, la direction de Paramount Pictures a transformé un Anglais d’origine modeste, Archibald Alexander Leach, né à Bristol en 1904, en leurre de cinéma. Pour ce faire, elle a commencé par lui attribuer un nom de fantaisie, composé de trois syllabes faisant office de nom mirage, d’indice scintillant. Il a été baptisé Cary Grant pour incarner un type, moitié clown, moitié héros sentimental, dont le public de cinéma est alors particulièrement friand. Une fois pourvu de ce nom, comme un chien porte un collier, un prisonnier son matricule, l’homme a été maquillé, habillé de neuf, placé sous le feu des projecteurs. »

Avec Mae West dans Je ne suis pas un ange (I’m Not Angel) de Wesley Ruggles (1933)

L’enfance d’Archibald Alexander Leach, futur Cary Grant, n’a pas été radieuse. S’il s’est appliqué à l’oublier, il n’en a jamais véritablement guéri : des parents de condition modeste vite désunis, une mère instable qui disparaît du jour au lendemain. On lui dit qu’elle est morte d’une crise cardiaque, en fait, elle a été internée. Elle refera surface des années plus tard. Le jeune Archie, qui a déjà traversé l’Atlantique avec la troupe d’artistes de cirque dont il fait partie, apprend sa résurrection par une lettre au ton laconique de son père (l’alcoolisme aura raison de ce dernier en 1935). Changer d’identité, en même temps que de continent, était alors salutaire pour le jeune Archie Leach qui fera plusieurs métiers dans le music-hall avant de tenter sa chance au cinéma. Ironiquement, il donnera son patronyme au petit chien qu’il s’offrira avec un de ses premiers cachets d’acteur.

Toute sa vie, explique Martine Reid, Cary Grant sera soumis à cette double-identité, comme il l’a confié lui-même :

« J’ai passé la plus grande partie de ma vie à osciller entre Archie Leach et Cary Grant, peu sûr de chacun d’eux, les suspectant tous les deux. »

Plus qu’aucun autre réalisateur, Alfred Hitchcock saura formidablement bien tirer profit de cette ambiguïté et de la part d’ombre de l’acteur. Dans La mort aux trousses, il est constamment pris pour un autre. Et dans Soupçons, le comportement équivoque de son personnage de playboy volontiers menteur amène sa riche épouse à penser qu’il a l’intention de se débarrasser d’elle. Le comédien est si convaincant que, comme elle, le spectateur se demande durant tout le film si cet homme séduisant n’est pas un être épouvantablement machiavélique.

Mais si Hitchcock en avait été tenté, ni le public, ni le comédien lui-même n’avaient envie d’écorner l’image si lisse acquise avec le temps :

« Il demeurera jusqu’à la fin de sa carrière tel que le cinéma l’a figé : aussi honnête que beau, aussi vrai que bon, dusse-t-il disséminer cette bonté derrière une dureté de façade… »


Avec Ingrid Bergman dans Les enchaînés (Notorious) d’Alfred Hitchcock

Son un mètre quatre-vingt-sept, sa manière de porter le costume (il est régulièrement élu « Homme le plus séduisant » ou « élégant de l’année » par les magazines), et son sourire narquois aurait fait de ce natif d’Albion un James Bond de rêve. Sollicité par son ami Albert R. Broccoli, le producteur de la saga, avant le tournage de James Bond 007 contre Dr No, Grant a cependant décliné la proposition, ne souhaitant pas s’engager dans une franchise. D’autant qu’au début des années 60, l’acteur n’a plus le même enthousiasme à incarner l’homme idéal. Et puis, dans sa vie privée, ce n’est pas la même chanson. Tous ses mariages (il a convolé à cinq reprises), hormis le dernier, seront des échecs. Tourmenté, autoritaire, anxieux, maniaque, facilement dépressif avec une tendance à la neurasthénie (il subira un traitement au LSD), il a poussé ses moitiés à jeter l’éponge bien vite. Un seul enfant naîtra de ses unions, Jennifer, fille de Dyan Cannon, en 1966. Bien que les rumeurs de bisexualité aient circulé dès ses débuts, et notamment lors de sa vie en collocation avec Randolph Scott dans les années 30, rien n’a réellement éclaté au grand jour. L’acteur lui-même a toujours démenti et sa fille a révélé dans son livre de souvenirs que ces rumeurs amusaient beaucoup son père.


Avec son épouse, l’actrice Dyan Cannon, et sa fille Jennifer


Cary Grant dans l’un de ses derniers films, Charade, de Stanley Donen (1963), aux côtés d’Audrey Hepburn

En universitaire, Martine Reid s’attarde un peu trop sur la mécanique du star system et la fabrication des mythes. Mais son portrait désenchanté et mélancolique de Cary Grant ne manque pas de pertinence. Il s’achève par la mort de l’acteur, à quatre-vingt-deux ans, le 29 novembre 1986, provoquée par une crise cardiaque survenue dans un hôtel de Davenport (Iowa) où il était venu donner une conférence sur… lui-même ! Il n’empêche : Cary Grant continue à vivre à l’écran, au gré des rediffusions des chefs-d’œuvre que les nouvelles générations découvrent avec le même émerveillement. Et que dire des comédies virevoltantes comme Indiscrétions, La dame du vendredi ou L’impossible Monsieur Bébé, elles lui ont assuré la jeunesse éternelle.

« Sa manière de se mouvoir dans l’espace à grandes enjambées, de tirer parti de sa hauteur avec un aplomb facétieux, de saisir doucement ses interlocutrices par les bras alors qu’il tente de les convaincre de la justesse de ses vues, de manifester, par l’expression de son visage, le décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, de partir de beaux éclats de rire ou encore d’attendre, sincèrement conquis parfois mais toujours secrètement amusé, le moment de glisser une déclaration d’amour… »


Avec Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby), d’Howard Hawks (1938)


Avec Jean Arthur dans Seuls les anges ont des ailes (Only Angels Have Wings) d’Howard Hawks (1939)


Avec Rosalind Russel et Ralph Bellamy dans La dame du vendredi (His Girl Friday) d’Howard Hawks (1940)


Avec James Stewart et Katharine Hepburn dans Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor (1940)


Getty Images Archives

LES CLASSIQUES DE L’ÉTÉ en Blu-ray : Alamo/Marché de brutes

                                            « Je ne savais pas que la nuit pouvait être si noire. » Jim Bowie (Richard Widmark)

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ALAMO (The Alamo)

John Wayne
1960
Éditions Blu-ray et DVD parues chez ESC Distribution en juillet 2021

 

En 1836, le Texas, alors gouverné par le Mexique mais peuplé par une majorité d’Américains, refuse la dictature du général Santa Anna et réclame son indépendance. Ce dernier, à la tête d’une armée de sept mille soldats aguerris, a bien l’intention de mettre ces révoltés au pas. Pour se préparer à le contrer, le commandant Houston (Richard Boone) charge le colonel Travis (Laurence Harvey) de retarder l’avance de l’armée mexicaine dans la petite mission fortifiée d’Alamo, près de la frontière. La poignée de soldats de Travis est rejointe par les volontaires menés par le légendaire Davy Crockett (John Wayne) et la petite bande de fidèles du non moins célèbre Jim Bowie (Richard Widmark). Au total, 187 hommes pour en arrêter des milliers…

 

Réaliser Alamo était un rêve que John Wayne caressait depuis vingt ans. L’immense notoriété de l’acteur ne lui a pas pour autant permis de convaincre un studio, et c’est en indépendant qu’il s’est finalement attelé à ce projet, se chargeant de la production, de la mise en scène et endossant, en prime, le costume à franges de Davy Crockett. Le tournage, à Bracketville au Texas, fut mémorable, et le budget, colossal (John Wayne mit de longues années à s’en remettre). Il ne fallait pas lésiner sur les moyens pour rendre hommage aux héros d’Alamo  : construction du fort à l’identique ainsi qu’une partie du village, figurants par milliers, pléthore de cascadeurs, mille cinq cents chevaux, quatre cents vaches… John Wayne, qui avait tout appris de John Ford, s’est entouré d’une équipe de chevronnés dont le directeur photo William H. Clothier (Les Cheyennes, L’homme qui tua Liberty Valance…) ou le compositeur Dimitri Tiomkin — le fameux thème nostalgique The Green Leaves Of Summer accentue la puissance émotionnelle du film. Car par ses scènes d’action spectaculaires, bagarres viriles suivies de beuveries et séquences intimistes, Alamo célèbre le courage, l’esprit de sacrifice, d’indépendance, le sens de l’honneur et de l’amitié : toutes les valeurs chères au Duke et à l’Amérique. Sans manichéisme cependant, le film regorge d’humanisme et glorifie la hardiesse des combattants mexicains. Certes, tout ça manque parfois de subtilité et prend des libertés avec la vérité historique, mais on se délecte des joutes verbales entre Travis et Jim Bowie (ou entre Travis et Davy Crockett), et de l’humour bon enfant émanant des seconds rôles, certains étant des figures du western. Au grand dam de son réalisateur, cette fresque épique dont la mise en scène emprunte au classicisme de Ford, ne sera saluée que par un seul Oscar (sur sept nominations) pour le son (la campagne des Oscars, plutôt maladroite, avait joué contre le film). Aujourd’hui réhabilité, Alamo, dont la durée initiale fut très tôt amputée, ne fut pas plus un succès critique que public. En ce début des 60’s, le cinéma était en plein bouleversement. L’écume des nouvelles vagues commençait à bouillonner et ce western élégiaque n’était pas du goût de la critique. Quant au public, il connaissait trop bien la fin tragique des héros d’Alamo et n’avait nulle envie de voir mourir Wayne ou Widmark à l’écran. Enfin, la légende veut que John Ford, venu en ami sur le tournage, ait réalisé des séquences (une caméra lui avait même été allouée pour qu’il filme quelques plans). Mais de l’aveu des témoins de l’époque, peu de choses ont été conservées. John Wayne, malgré toute l’amitié et admiration qu’il portait au cinéaste, n’avait nulle envie de se faire voler la paternité de son œuvre.

 2h 35 Et avec Frankie Avalon, Patrick Wayne, Linda Cristal, Joan O’Brien, Chill Wills…

 

TEST BLU-RAY COLLECTOR ****

 

 

Version cinéma et version longue en VF et VOST
Le digipack collector Blu-ray, accompagnée d’un livret de 48 pages supervisé par Marc Toullec, propose la version cinéma du film (2 h 35) assortie d’une présentation de 38 mn par le spécialiste du western Jean-François Giré. La copie est magnifique, contrastée et très propre. Sur le second Blu-ray consacré aux suppléments, on peut découvrir la version longue du film (3 h 21), dans une copie plus médiocre, provenant d’une source analogique et dite de « qualité d’archives ». On y trouve notamment l’ouverture musicale et l’intermède, mais aussi plusieurs scènes intimistes, telles ces séquences romantiques avec Linda Cristal ou l’anniversaire de la petite Lisa Dickinson (Aissa, fille de John Wayne). Les amoureux du film apprécieront tous ces instants supplémentaires, mais aucune de ces scènes ne vient combler un quelconque manque.

 

Making of et interview de Patrick Wayne

Les autres suppléments sont excellents. Le making of du film (68 mn), réalisé en 1992, est truffé de témoignages (Budd Boetticher, le chef-opérateur William H. Clothier, Frankie Avalon…) et de séquences d’archives du tournage. On y voit John Ford sur le plateau, et comment John Wayne, un peu embarrassé par sa présence, lui avait alloué un cameraman pour l’occuper, tout en sachant qu’il ne garderait rien, ou presque, des images tournées. Dans un formidable entretien réalisé en 2021, Patrick Wayne, jeune acteur dans Alamo, dévoile la relation forte qu’il entretenait avec son père, et se remémore des anecdotes truculentes du tournage. Une visite du musée John Wayne (10 mn) à Winterset en Iowa, lieu de naissance de l’acteur, une galerie de photos et la bande-annonce originale complètent le programme.

 

 

Une édition 2-DVD est également disponible. Elle ne comprend pas la version longue ni le making of. 

 

 

 

 

 

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« Mon père était instituteur. Il est mort pendant la Dépression… Vous croyez vous battre ! Stupidement, avec une arme ! Mais il y a une autre manière : se battre, tous les jours, pour manger, s’instruire, avoir un travail et de l’amour-propre. »

 

MARCHÉ DE BRUTES (Raw Deal)

Anthony Mann
1948

Combo Blu-ray-DVD paru chez Rimini Éditions le 15 juin 2021

Le truand Joe Sullivan (Dennis O’Keefe) s’évade de la prison de San Quentin, au nord de San Francisco, avec l’aide de son amie Pat (Claire Trevor), très éprise de lui. Le réservoir de la voiture ayant été touché par les tirs des gardiens, Joe est contraint de demander de l’aide à Ann Martin (Marsha Hunt), la jeune assistante de son avocat, qui en pince pour lui. Mais celle-ci, intègre, menace de le dénoncer. Il n’a d’autre choix que de la prendre en otage, au grand dam de Pat. Joe entraîne les deux femmes dans une folle cavale, avec l’intention de retrouver son complice, le caïd Rick Cole (Raymond Burr), qui lui doit de l’argent et a fomenté son évasion. Il ignore que ce dernier a juré sa perte…

Marché de brutes paraît aux États-Unis en 1948, cinq mois après La brigade du suicide (T-Men), autre excellent film noir de Mann, déjà interprété par Dennis O’Keefe. Aujourd’hui oublié, l’acteur à la silhouette sportive s’est distingué dans des longs métrages d’action et quelques comédies, comme Brewster’s Millions d’Allan Dwan. Il n’a cependant pas le charisme ni le talent d’un James Stewart qui sera, quelques années plus tard, l’acteur fétiche de Mann, et contribuera aux chefs-d’œuvre du western réalisés par ce dernier (Winchester 73, L’appât, L’homme de la plaine…). O’Keefe donne ici la réplique à Claire Trevor, l’inoubliable prostituée de La chevauchée fantastique de John Ford, qui décrochera en 1949 l’Oscar du Meilleur second rôle pour sa performance dans Key Largo. C’est elle qui donne le ton à ce film noir désespéré, marqué par la fatalité. Il est en effet introduit par le récit de Pat, en voix off, sur une musique lancinante, façon Rebecca d’Alfred Hitchcock, qui installe aussitôt une atmosphère romanesque, onirique et désenchantée. Car en dépit de son titre viril (en français notamment), Marché de brutes est un film féminin. Alors qu’il vient de s’évader, Joe Sullivan se retrouve très vite coincé. Non seulement il a la police et ses ex-complices aux trousses (Raymond Burr et John Ireland, les brutes du film, campent des malfrats véritablement sadiques — la scène dans laquelle Rick ébouillante sa petite amie préfigure celle de Règlement de comptes de Fritz Lang), mais il est constamment déchiré entre les deux femmes qui l’accompagnent dans sa cavale. Il est reconnaissant envers celle de mauvaise vie, dite « la fatale » (qui n’en est pas moins humaine) et irrésistiblement attiré par l’honnête, garante de la morale, qui voit en lui l’homme qu’il aurait pu être. Anthony Mann filme de main de maître et à un rythme trépidant cette course-poursuite à travers la Californie. À la photo, le génial chef-opérateur John Alton, « peintre de la lumière » et alter ego du cinéaste, fait des merveilles : clairs obscurs, jeux d’ombres, brouillards, contrastes prononcés, profondeurs de champ audacieuses, cadrages inquiétants… Le film noir dans toute sa splendeur !
1 h 19 Et avec Curt Conway, Richard Fraser, Whit Bissell…

 

TEST BLU-RAY ***

 

 

Le combo Blu-ray+DVD propose le film, récemment et superbement restauré par ClassicFix, assorti d’une analyse de Jacques Demange, critique à Positif, qui met l’accent sur la maîtrise d’Anthony Mann et de son chef-opérateur (14 mn).

Il est accompagné d’un épatant livret illustré, signé Christophe Chavdia. Le journaliste revient sur la carrière d’Anthony Mann (que Jean-Luc Godard avait surnommé « Super Mann ») et sur celle de son directeur photo John Alton, avec qui le cinéaste a écrit une sorte de « grammaire » du film noir. Il narre aussi les aléas de la production de Marché de brutes, qui eut maille à partir avec la censure de l’époque et évoque la personnalité de l’actrice Marsha Hunt, cent trois ans en 2021, ce qui fait d’elle la doyenne des comédiennes américaines vivantes !