LaROY : Where the f… is ?

Après avoir raflé le Grand Prix, le Prix du Public et le Prix de la Critique au Festival du Cinéma Américain de Deauville en septembre dernier, ce petit bijou a déboulé sur les écrans français. Si vous aimez l’humour des frères Coen, courez-y !

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« Allez mec, on cherche des indices, on résout des crimes et on se crée des souvenirs ! »

 

LaROY (LaRoy, Texas)

Shane Atkinson
2023
Dans les salles françaises depuis le 17 avril 2024

Une indélicatesse de Skip (Steve Zahn), qui joue les détectives privés au grand mépris de la police de LaRoy, petite bourgade du Texas, a permis à Ray (John Magaro) de découvrir l’infidélité de son épouse. Anéanti, ce modeste employé d’un magasin de bricolage achète un revolver afin de mettre un terme à sa morne existence. Il choisit de passer à l’acte une nuit, sur le parking du motel où les amants se retrouvent. Problème, c’est sur ce même parking qu’un type du coin, désireux de se débarrasser d’un gêneur, a donné rendez-vous à un tueur à gages. Pris au dépourvu par l’irruption de cet inconnu qui lui offre une belle enveloppe, Ray ne le détrompe pas et accepte la mission. Il n’aurait pas dû… 

Au festival de Deauville, le 6 septembre dernier, la première projection de LaRoy a donné lieu à un tonnerre d’applaudissements. Un spectateur s’est levé pour dire au jeune metteur en scène Shane Atkinson, présent dans la salle, qu’il était certain qu’il remporterait le Grand Prix. C’était une évidence. Comédie noire dans la veine du cinéma de Martin McDonagh (Bons baisers de Bruges en tête), des frères Coen, et qui rappelle aussi Cut Bank, la série B jubilatoire de Matt Shakman, ce premier film est une merveille d’écriture (Shane Atkinson a signé le scénario) et de réalisation. Comme dans la série Fargo, il met à l’honneur un nigaud pathétique, rabaissé par son entourage, entraîné malgré lui dans une spirale de violence. À la surprise générale, le loser va se révéler plus retors que prévu. Produit par le Français Sébastien Aubert et sa société Adastra Films, ce néowestern est porté par des acteurs truculents dont un Steve Zahn aussi drôlissime que touchant en détective privé plein d’ambition, mais constamment ridiculisé. La sublime photo de Mingjue Hu met en valeur les paysages de ce Texas de fiction (le film a été tourné au Nouveau-Mexique) et la musique ad hoc des trois compositeurs français (Rim Laurens, Delphine Malaussena et Clément Peiffer) sied idéalement à ce polar nourri d’americana, qui alterne adroitement la comédie et le drame. Un régal !
1 h 52. Et avec Dylan Baker, Megan Stevenson, Matthew Del Negro, Galadriel Stineman, Brad Leland, Darcy Shean…

LA NUIT DU 12/AS BESTAS

Qui a dit qu’il ne se passait rien sur les écrans de cinéma en été ? Après les poids lourds Elvis et Decision To Leave, deux autres films, issus de la sélection Cannes Première 2022, se sont taillé la part du lion. Ils ont en commun d’aborder des thèmes très contemporains, mais aussi d’être particulièrement intelligents et chargés d’atmosphères. À voir absolument.(pas de spoilers dans cet article)

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« Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes… »

  

LA NUIT DU 12

Dominik Moll
2022
En salles depuis le 13 juillet

La nuit du 12 octobre, dans un quartier pavillonnaire de Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie, la jolie Clara, 21 ans, quitte ses amies avec lesquelles elle vient de passer la soirée, et rentre chez elle à pied. Elle ne parviendra jamais à destination. Quelques minutes plus tard, un individu masqué sorti de nulle part va lui lancer de l’essence au visage et lui mettre le feu. Son corps à demi calciné est découvert le lendemain matin. Commence pour la PJ de Grenoble, saisie de l’affaire, une enquête difficile. Pour l’inspecteur fraîchement promu (Bastien Bouillon), sa résolution va tourner à l’obsession…

Dès l’introduction du film, il est annoncé que l’affaire, inspirée d’un fait réel, n’a jamais été élucidée. Et pourtant, de frustration il n’est point. Le mystère ne nuit en rien au caractère haletant de ce polar non sans similitudes avec le Zodiac de David Fincher. Dominik Moll et son fidèle scénariste Gilles Marchand se sont inspiré d’un chapitre du livre de Pauline Guéna, 18.3 — une année à la PJ (paru en 2021 chez Gallimard), et ont travaillé en immersion avec la policière judiciaire de Grenoble. Plus que la résolution de l’enquête, c’est l’impact de celle-ci sur les enquêteurs qui a passionné Dominik Moll, cinéaste français d’origine allemande célèbre pour son insidieux Harry, un ami qui vous veut du bien. À chaque nouvelle piste, l’espoir renaît, et on suit avec passion les aléas des investigations de ces policiers chevronnés qui doivent composer avec un système judiciaire à bout de souffle. D’interrogatoire en interrogatoire, confrontés à la bêtise et à la banalité du mal qui les entoure, l’inspecteur scrupuleux et son coéquipier tombent des nues. Ils vont prendre aussi conscience de la réalité vécue par les femmes : des proies dans un monde de prédateurs. Bastien Bouillon (déjà de Seules les bêtes, le film précédent de Moll), est excellent en enquêteur taiseux et scrupuleux, adepte du vélo sur piste. Le Belge Bouli Lanners bouleverse en flic usé, sanguin et attachant, tandis qu’Anouk Grinberg crève l’écran en juge déterminée qui ne mâche pas ses mots. Accompagné par la musique planante et mélodieuse d’Olivier Marguerit, ex-membre de Syd Matters et compositeur fétiche d’Arthur Harari (Diamant noir, Onoda), La nuit du 12 revêt des accents fantastiques. Ce polar à la fois plein de noirceur et d’humanité s’achève, contre toute attente, sur une note optimiste. Le jeune inspecteur reviendra plus fort de cette expérience initiatique. Il apprendra à vivre avec les fantômes et ses démons intérieurs. La vie est tout sauf une science exacte.
1 h 55 Et avec Lula Cotton-Frapier, Pauline Serieys, Théo Cholbi, Charline Paul, Matthieu Rozé, Thibaut Évrard, Julien Frison, Johann Dionnet, Mouna Soualem…

 

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« Je me suis allongé et j’ai vu le ciel étoilé. Quand je me suis réveillé, j’étais ici, dans cette vallée. Je me disais : “Quand je serai vieux, je m’y installerai. Et je serai libre”. »
– T’aurais mieux fait de te réveiller ailleurs.»

 

AS BESTAS

Rodrigo Sorogoyen
2022
En salles depuis le 20 juillet

Antoine et Olga Denis (Denis Ménochet et Marina Foïs), couple de jeunes quinquagénaires français, sont installés depuis deux ans dans un petit village misérable des montagnes de Galice, à l’ouest de l’Espagne. Ils pratiquent une agriculture écoresponsable et restaurent gratuitement des maisons abandonnées pour faciliter le repeuplement. Ce qui s’annonçait idyllique va prendre un tour différent. Parce qu’ils ont refusé de signer un projet lucratif de construction d’éoliennes dans le village, Antoine et Olga vont s’attirer la haine de certains locaux, et en particulier de leurs proches voisins Xan et Lorenzo Anta (Luis Zahera et Diego Anido), deux frères, deux paysans frustes, deux brutes…

Le magnifique plan au ralenti qui ouvre le film (deux hommes capturent des chevaux à mains nues pour les immobiliser au sol) évocation d’une tradition locale ancestrale, résonne comme une mise en garde. De fait, ce thriller rural aux atours de western distille un sentiment de menace permanente, de dérapage imminent. Tandis qu’Olga reste en retrait, la tension va crescendo entre Antoine et les frères Anta qui vont passer des regards en biais aux petits mots blessants, puis aux injures et au harcèlement brutal. Le cinéma de genre est un domaine que le réalisateur espagnol de El Reino et Madre maîtrise totalement. Les autochtones paraissent aussi sauvages que les paysages dans lesquels ils ont grandi. Leur haine pour ces étrangers, Français de surcroît, lettrés et donc arrogants, est palpable. À chaque confrontation, l’atmosphère est irrespirable. Même le chien fait des sales coups. On a envie de crier, à ce couple d’inconscients, de plier bagage, illico presto. Tout cela va mal finir. Il y eut des précédents : Jean de Florette, Les Chiens de paille… On frémit à chaque apparition de Luis Zahera, comédien espagnol fétiche du cinéaste, absolument terrifiant. Et pourtant, on comprend la rage et la frustration de ces paysans du cru qui travaillent une terre aride pour une bouchée de pain et n’ont aucune perspective. « Ils sont dangereux parce qu’ils n’ont rien à perdre. » dit fort justement Olga (formidable Marina Foïs) à son époux déterminé à camper sur ses positions. Rodrigo Sorogoyen excelle dans la direction d’acteurs. Il a privilégié les plans-séquences pour laisser aux comédiens davantage de liberté. À ce titre, la scène entre Olga et sa fille (excellente Marie Colomb repérée dans la série Laëtitia) est une leçon de cinéma. As Bestas signifie “Les bêtes”, en galicien. Cette peinture de l’humanité et de ses monstres fait l’effet d’une claque. Accroché au fauteuil, on ne voit pas passer les 2 h 17.
Et avec José Manuel Fernández y Blanco, Luisa Merelas…

 

DECISION TO LEAVE

Avec cette histoire d’amour impossible maquillée en polar, le cinéaste coréen de Joint Security Area, Lady VengeanceOld Boy ou de Mademoiselle atteint des sommets de virtuosité. Il y a du génie dans chaque plan de ce film noir, légitimement primé pour sa mise en scène à Cannes, qui emmène dans un jeu du chat et de la souris où se mêlent les réminiscences de Vertigo, In The Mood Of Love et Basic Instinct. (pas de spoilers dans cet article)

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« Suis-je si perfide ? »

  

DECISION TO LEAVE (Heojil Kyolshim)

Park Chan-wook
2022
Dans les salles françaises depuis le 29 juin 2022

Hae-joon (Park Hae-il), inspecteur de police chevronné à Busan, enquête sur la mort suspecte d’un homme dont le cadavre a été retrouvé au pied de la montagne qu’il venait d’escalader. Il rencontre la jeune veuve de ce dernier Seo-rae (Tang Wei), une femme séduisante au comportement un peu étrange. Il la soupçonne aussitôt tout en étant irrésistiblement attiré par elle…

Même si, lors de la conférence de presse à Cannes, Park Chan-wook s’est défendu de s’en être inspiré, impossible de ne pas penser à Vertigo (Sueurs froides) devant cette histoire d’amour ambiguë. Selon lui pourtant, ce n’est qu’en lisant les critiques que le réalisateur aurait été frappé par les similitudes entre les deux œuvres, provenant, à l’en croire, de son inconscient de cinéphile et fervent admirateur d’Alfred Hitchcock. Authentique jeu de piste, le récit retors coécrit par la scénariste Chung Seo-kyung suit les tourments d’un policier émérite et consciencieux dont le zèle frise parfois le harcèlement : il dort dans sa voiture en surveillant les fenêtres de la suspecte sans qu’on sache s’il est animé par son devoir de flic ou par un voyeurisme irrépressible. Les intentions de cette dernière ne sont pas plus transparentes. On ne sait si cette femme, qui a tout de fatale, est sincèrement attirée par l’enquêteur ou si elle le manipule. Cette incertitude troublante, constante dans le film, en fait tout le charme. La confusion qui s’empare de Hae-joon, inspecteur d’ordinaire placide, l’incite à faire des choses absurdes, qui désorientent son épouse et ses collègues (le repas luxueux en plein interrogatoire ne manque pas de piquant). Tout comme Seo-rae, la séduisante actrice Tang-wei, qui fut l’héroïne de Lust, Caution, de Ang Lee, est chinoise. Elle ne parlait pas le coréen au début du tournage. Ce qui aurait pu être un obstacle s’est avéré profitable pour le personnage qui s’exprime à l’aide d’une application de traduction simultanée, et s’inspire des répliques des séries coréennes qu’elle visionne à la télévision. Son vocabulaire et ses phrases ont ainsi des tournures singulières (cette manie de conclure ses propos par « en définitive » est irrésistible). Park Chan-wook avait habitué à un cinéma de vengeance. La violence s’invite ici par fulgurances, mais au thriller, le cinéaste privilégie l’histoire d’amour. Elle est empreinte de désir, de culpabilité et de pulsions de mort. On est happé par ce rythme lancinant, par la beauté de la photographie (elle est signée Kim Ji-yong, chef-opérateur, entre autres, de A Bittersweet Life et The Fortress) et par la mise en scène subtile, quasi-fétichiste. De la montagne à la mer en passant par la ville, le flic et sa suspecte s’observent, s’affrontent, s’éloignent, et leur manège est fascinant.
2 h 18 Et avec Go Kyung-pyo, Lee Jung-hyun, Yong-woo Park…