REGARDER LES CÉSAR QUOI QU’IL EN COÛTE

« Au début on l’a appelé “le Covid”, mais quand on a compris que ce serait très très long et très très chiant, on l’a mis au féminin. »

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CÉSAR 2021

« Pourquoi moi pour présenter les César ? Cinq nominations, zéro César. C’est quand même un peu sadique de me le proposer, et c’est carrément maso d’accepter. Mais bon, je suis actrice, donc en même temps j’ai un respect de moi-même assez limité. Mais c’est maso. C’est comme avoir une pharmacienne à la culture en temps de pandémie. »

Si quelques vannes méritent d’être relevées, tout ça n’était pas classe et avait un goût amer. Marina Foïs, aidée (ou pas) par les textes trash et cash de Laurent Lafitte et Blanche Gardin, a tenté de donner du peps à une cérémonie forcément singulière (cent cinquante nommés répartis dans la salle de l’Olympia, qui en contient deux mille…). Mais, en dépit de sa jolie robe à paillettes signée Nicolas Ghesquière pour Vuitton, on a compris dès son entrée en scène (elle a ramassé une crotte qui aurait été oubliée par le chien de Florence Foresti) que d’élégance, il n’y aurait point.

En fait, on n’était pas là pour parler de cinéma…

« Comme Dieu merci, à Noël, les salles de spectacles étaient fermées, il y avait moins de flux de gens. On a donc pu organiser des gros flux dans les grands magasins et les centres commerciaux… Tout ça pour soutenir le personnel soignant et pour qu’il y ait du monde en réa. Parce que quoi de plus triste qu’un lit vide ? C’est comme une salle vide pour un artiste. »

Sur la scène de l’Olympia, en cette 46e cérémonie des César présidée par Roschdy Zem (meilleur acteur qu’orateur) et organisée par une nouvelle Académie a priori plus démocratique, l’heure n’était plus à la charge contre Roman Polanski, ni à la défense de la parité ou de la diversité (sauf pour Jean-Pascal Zadi, dans un discours très politique, avec une volonté assumée de vouloir « foutre la merde »), mais à la dénonciation de l’impact des mesures sanitaires sur le monde de la culture. La réouverture des salles se faisant attendre, Marina Foïs et bien d’autres intervenants y sont allés de leurs revendications, avec plus ou moins d’esprit. C’est un fait, le secteur de la culture est en détresse, et beaucoup de situations, dont celle des intermittents, sont alarmantes. Mais on préfèrera retenir le discours d’Anny Duperey (formidable dans la récente série La faute à Rousseau) au numéro « malaisant » de l’insoumise Corinne Masiero. L’interprète du Capitaine Marleau s’est entièrement dénudée, dévoilant sur son corps, côté face, l’inscription « No culture, No futur » (avec une faute donc…) et, côté pile, « Rend nous l’art, Jean ! » (avec une autre faute…). Juste avant, elle était apparue dans le costume de Peau d’âne, portant en dessous une robe ensanglantée, et arborant deux Tampax usagés en guise de boucles d’oreilles, recyclant, quarante-cinq ans plus tard et probablement sans le savoir, le moins relevé des gimmicks punk. À Marina Foïs qui s’étonnait (faussement ou pas) de l’accoutrement, elle a répondu avec mépris : « Pourquoi tu dis que c’est dégueu, t’es vegan ? » Ces derniers ont dû apprécier…

« J’ai une idée étrange qui m’est passée par l’esprit en coulisses. Je me suis dit que c’était extraordinaire quand même que ces derniers mois il y ait tellement de nos grands, de nos aînés, qui soient partis quasiment en même temps. Tous les copains d’ Un éléphant ça trompe (énormément NdlR), Jean-loup, Jean-claude, Bacri, tout ça… Quelle que soit la cause de leur mort, m’est venue l’idée saugrenue qu’ils avaient quelque part choisi de ne pas voir ce qu’on vit. Alors Roselyne, je pense qu’il va falloir se battre plus fort pour nous, avant qu’ils se tirent tous ! »

A noter que la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a été interpellée maintes fois au cours de la soirée et rhabillée pour l’hiver, mais elle n’était pas présente dans la salle (seulement en coulisses).

Séquence émotion

 

Heureusement, les César, c’est aussi la nostalgie. Le choix de l’affiche en disait déjà long. Les séquences consacrées aux disparus de 2020 ont non seulement insufflé de l’émotion à une soirée militante, mais rappelé que le cinéma français pouvait avoir de la gueule. On a frémi à l’apparition de Jean-Pierre Bacri en personnage animé, lauréat d’un César d’honneur posthume, assis dans le public, mais aussi durant les hommages à Claude Brasseur, Caroline Cellier, Michel Piccoli, Jean-Claude Carrière (par un Louis Garrel très ému), à Ennio Morricone par l’orchestre dirigé pour l’occasion par Benjamin Biolay, plus dandy que jamais, qui a plus tard interprété avec sa classe coutumière « Que reste-t-il de nos amours ? » de Trenet (même si on aurait préféré une chanson de Christophe — un extrait de La route de Salina au hasard —, cinéphile devant l’Éternel, expédié dans le diaporama des disparus).

 

Une pointe de déception

Le moment attendu, la remise du César Anniversaire, nouveauté de 2021, a un peu fait pschitt. Récompensée pour le quarantième anniversaire de la création du fameux café-théâtre de la Porte Saint-Martin, la troupe du Splendid était sur scène et pour l’occasion, Thierry Lhermitte avait revêtu son costume de Le père Noël est une ordure. Mais tout ce petit monde semblait guindé, et bien moins drôle qu’avant. Christian Clavier a glissé :
« Je remercie l’Académie pour cet honneur. Ils se sont quand même débrouillés pour nous le donner l’année où il n’y a personne. Mais enfin bon… »

Gérard Jugnot, sortant un fatras de papiers au moment de prendre le micro a marmonné « Ah non, c’est pas mon discours, ça, c’est mes tests PCR… » et a terminé par un chaleureux :
« Je remercie la chance, le destin, Dieu peut-être, de nous avoir réunis et d’avoir rencontré ces crétins. Et je m’aperçois quand même que nous sommes depuis plus de cinquante ans… cas contact. »

 

PALMARÈS

Avec ses treize nominations, l’épatant Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret partait favori. A mon grand dam, il n’aura pourtant récolté qu’un seul César, celui du Meilleur second rôle féminin, pour la formidable Émilie Dequenne. Comme Été 85 de François Ozon (douze nominations) et Antoinette dans les Cévennes (huit nominations), le film d’Emmanuel Mouret s’est fait coiffer au poteau par Adieu les cons. La fable burlesque et lyrique d’Albert Dupontel a remporté à elle seule sept statuettes dont celles des Meilleur Film, Meilleure réalisation, Meilleur scénario et Meilleur second rôle (pour Nicolas Marié). Le film — que je n’ai l’ai pas encore vu pour cause de pandémie — a également été récompensé par le César des Lycéens, autre nouveauté de cette édition. Dupontel, qui boude les César depuis ses débuts, a brillé par son absence.

 

Le César du Meilleur premier film a récompensé l’audace de Deux, de Filippo Meneghetti, histoire d’amour entre deux femmes d’âge mûr, campées par deux comédiennes exceptionnelles, Martine Chevallier et Barbara Sukowa.

La fille au bracelet de Stéphane Demoustier, frère d’Anaïs (il était en 2014 le réalisateur de l’intéressant Terre battue) a remporté le César de la Meilleure adaptation (d’un thriller argentin, Accusada, de Gonzalo Tobal).

Sans surprise, le César de la Meilleure actrice est allée à la pétillante et sympathique Laure Calamy, héroïne d’ Antoinette dans les Cévennesla comédie rafraîchissante de Caroline Vignal, qui a fait l’unanimité lors de sa sortie, en septembre dernier. Entre rires et larmes, son bonheur faisait plaisir à voir :

« Je repense à la jeune provinciale que j’étais. Je repense au Centre National Dramatique d’Orléans et au cinéma Les Carmes où j’ai eu mes premières émotions, notamment au festival Frank Capra où j’ai découvert La vie est belle. Je pense du coup à ceux qu’on appelait des fous, qui au sortir de la Seconde guerre mondiale, ont décidé de créer la décentralisation et des théâtres dans les provinces pour que l’accès à l’art ne soit pas uniquement parisien. Sans tous ces James Stewart-là, la provinciale que j’étais aurait eu une vie beaucoup plus sinistre. »

 

Le toujours excellent Sami Bouajila, a été récompensé par le César du Meilleur acteur pour son rôle dans Un fils, drame sur fond de terrorisme de Mehdi M. Barsaoui. Il a ému l’assemblée en évoquant l’histoire de son père récemment décédé, originaire de la région de Tunisie où le film a été tourné.

 

La remise du César du Meilleur espoir féminin a été introduite par une vidéo touchante mais non dénuée de cruauté dans laquelle Jean-Louis Trintignant a cité la chanson de Georges Brassens :

« Marquise, si mon visage a quelques traits un peu vieux
Souvenez-vous qu’à mon âge, vous ne vaudrez guère mieux…
Le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront
Et saura faner vos roses comme il a ridé mon front. »

La statuette est revenue à la jeune Fathia Youssouf, quatorze ans, pour son rôle dans le sulfureux Mignonnes de Maimouna Doucouré. L’adolescente a invité les jeunes de son âge à « suivre leurs rêves ».

 

Le César du Meilleur espoir est allé à Jean-Pascal Zadi, acteur et réalisateur avec John Wax de Tout simplement noir, phénomène de l’été 2020. Ce faux-documentaire inégal, fichu comme une succession de sketches, était bien plus amusant que le discours du lauréat :

« Quand on parle d’humanité on est en droit de se poser la question si l’humanité de certaines personnes n’est pas souvent remise en cause… Dans cette optique, j’ai envie de parler d’Adama Traoré, de Michel Zecler… »

Et aussi

Le César du Meilleur documentaire a couronné Adolescentes, de Sébastien Lifshitz, déjà distingué en 2013 pour Les invisibles. Le réalisateur a suivi durant cinq ans deux jeunes filles, amies d’enfance. Ce portrait sensible de la jeunesse est aussi la chronique pertinente d’une époque. Dans la foulée, le film a également remporté les César du Meilleur montage et du Meilleur son.

 

Évocation de la fuite des Républicains persécutés par la dictature franquiste, et qui vont se retrouver parqués dans des camps dans le sud de la France, Josep, d’Aurel, a remporté le César du Meilleur film d’animation.

 

Drunk, ou la dérive de quatre potes qui décident de vivre dans l’ivresse, du Danois Thomas Vinterberg (Festen, La chasse…) a raflé le César du Meilleur film étranger.

 

Le César de la Meilleure musique est allé à Rone pour la bande originale planante de La nuit venue, premier long-métrage de Frédéric Farrucci, avec Camélia Jordana et la révélation Guang Huo.

 

Glamour

L’ambiance n’était pas à la fête, et pas sûr que le spectacle ait donné envie d’aller au cinéma. Merci tout de même à Fanny Ardant pour sa fougue, à la charmante Catherine Bozorgan, productrice et compagne d’Albert Dupontel, qui ne s’attendait pas à être la star de la soirée, et à la toujours sublime Virginie Efira, pour avoir mis une touche de glamour dans une soirée qui en était fort dépourvue.

 

En attendant, là-haut, ils doivent bien rigoler…

Crédits photos : Villiard-Pool/Sipa, Canal+, Getty Images

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PHILIPPE DE BROCA, un monsieur de comédie

Il n’est pas aussi culte que Melville, révéré comme Sautet ou mythique comme Truffaut, mais, comme eux, de Broca avait du génie. Pour tous ceux qui sont nés, comme moi, dans les années 60 et ont été biberonnés à la télévision, il était le cinéaste de l’enfance. On lui doit des comédies d’aventures épatantes, dont le héros était souvent son copain Belmondo (Cartouche, L’homme de Rio, Le Magnifique…). Avec lui il y avait de l’action, du rire, du rocambolesque, et parfois, aussi, de la mélancolie. Durant toute sa carrière, le « cousin farceur de la Nouvelle Vague », ainsi que le surnomme le scénariste Jérôme Tonnerre, n’a eu de cesse de sublimer les femmes à travers ses actrices, les rendant, même (surtout) lorsqu’elles jouent les emmerdeuses, invariablement drôles et spirituelles. Qui n’est pas tombé sous le charme de Marthe Keller dans Les caprices de Marie, ou de Marlène Jobert dans La poudre d’escampette ? Si, à partir des années 80, ses films sont apparus plus inégaux, de Broca, solaire et généreux, restera le cinéaste populaire par excellence, dans le sens noble du terme. Avec ce livre truffé d’interviews paru en novembre aux éditions Neva (le titre est un clin d’œil au film Un monsieur de compagnie), Philippe Sichler et Laurent Benyayer, déjà auteurs d’une anthologie sur Jean-Pierre Mocky (chez le même éditeur), lui rendent un formidable hommage.

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Jean-Paul Belmondo et Françoise Dorléac dans L’homme de Rio (1964)

 

« Philippe de Broca a bien raison de ne jamais filmer ses personnages assis ou couchés mais cavalcadant à dix-huit images seconde, toujours en poursuite, toujours en fuite pour échapper à la pesanteur du monde moderne. » François Truffaut

  

Philippe de Broca, un monsieur de comédie

De Philippe Sichler et Laurent Benyayer
Avant-propos de Jean-Paul Belmondo
Préface de Cédric Klapisch
Disponible aux Éditions Neva depuis novembre 2020
Inclus, un DVD consacré à la version inédite des 1001 nuits (destinée au petit écran et composée de quatre épisodes de 52 minutes)

Le mouvement, c’est bien ce mot qui définit le réalisateur de L’homme de Rio qui disait de lui-même « Je suis l’homme pressé, j’aime les choses rapides, j’aime tourner vite. L’arrêt, c’est la mort. C’est ma philosophie : la vie n’existe que par le mouvement. » Né en 1933 à Paris, le jeune de Broca ne rêve que d’aventures, de voyages et, très vite, de cinéma. Débrouillard grâce à ses années de scoutisme, il s’imagine metteur en scène de films de cape et d’épée. Un grand-père peintre, un père photographe… tout naturellement il approche le cinéma par le biais du métier de chef-opérateur. Il obtient « très facilement » son diplôme à l’École Technique de Photographie et de Cinéma de Vaugirard (aujourd’hui, École Louis-Lumière) et débute en tant que réalisateur de films industriels avant d’être happé par le service militaire. C’est alors la guerre d’Algérie, et Philippe de Broca fait ses armes dans la réalisation de films d’informations et de formation pour les jeunes recrues. Cette expérience le rendra définitivement antimilitariste, mais sera riche d’enseignements qu’il va très vite mettre à profit.

 Gérard Blain et Jean-Claude Brialy dans Le beau Serge

En 1958, il est l’assistant-réalisateur de Claude Chabrol, qui tourne son premier long-métrage, Le beau Serge, et avec qui il devient ami. François Truffaut, autre jeune loup de la Nouvelle Vague, le sollicite pour gérer le plateau des Quatre cents coups. Mais c’est encore Chabrol qui permet à De Broca de sauter le pas. Il lui offre de produire son premier film, Les jeux de l’amour, avec le bondissant Jean-Pierre Cassel et Geneviève Cluny, auteure du scénario original. En 1960, en pleine Nouvelle Vague, cette comédie enjouée détonne. De Broca ne le sait pas encore, mais il est déjà écarté de la chapelle des « auteurs », ceux que les critiques des Cahiers du Cinéma encensent : « Il a continué d’incarner pour Les Cahiers un cinéma médiocre et populaire, et ce mépris a duré jusqu’à la fin. » dit le monteur Henri Lanoë, ami et collaborateur du cinéaste. Le temps a réparé cette injustice, le talent de De Broca a aujourd’hui été réévalué par la critique contemporaine et L’homme de Rio, croisement loufoque de Tintin et de La mort aux trousses d’Hitchcock, est unanimement considéré comme un chef-d’œuvre.

Françoise Dorléac et Jean-Paul Belmondo dans L’homme de Rio

 

Si dans les années 60-70, il n’est pas considéré par l’élite des critiques, De Broca n’en a cure : il enchaîne les succès, et surtout, il s’amuse (« Mon but est que les gens en aient pour leurs cinq cents francs lorsqu’ils entrent dans une salle de cinéma »). Il est cul et chemise avec le jeune Jean-Paul Belmondo, icône de la Nouvelle Vague, qu’il a rencontré sur le tournage de À double tour, de Chabrol. Après avoir révélé le talent comique de Jean-Pierre Cassel, l’alter ego de ses premiers films, de Broca se lie d’amitié avec Bebel. Les deux hommes partagent la même espièglerie, le même goût pour la déconnade et la faculté de rien prendre au sérieux, à commencer par eux-mêmes. « Je pourrais le suivre jusqu’au bout du monde » a déclaré l’acteur. Six films dont parmi les meilleurs du cinéaste en découleront : Cartouche, L’homme de Rio, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le magnifique, L’incorrigible, Amazone.

Philippe de Broca et Jean-Paul Belmondo sur le tournage du Magnifique (1973 – @ Droits réservés)

Mais De Broca aura également fait tourner le fleuron des acteurs français (Philippe Noiret, François Périer, Patrick Dewaere, Yves Montand, Jean Rochefort, Lambert Wilson, Jean-Pierre Marielle, Claude Brasseur, Victor Lanoux, Michel Piccoli…), les plus belles actrices (Catherine Deneuve, Marthe Keller, Françoise Dorléac, Marlène Jobert, Jacqueline Bisset, Annie Girardot, Claudia Cardinale, Ursula Andress, Jean Seberg, Sophie Marceau, Catherine Zeta-Jones, Valérie Kaprisky, Marie Gillain… ), a collaboré avec des scénaristes et dialoguistes hors pair (Daniel Boulanger, Michel Audiard, Jean-Paul Rappeneau, Jean-Loup Dabadie, Jérôme Tonnerre…), des musiciens de génie (Georges Delerue en tête). Ils sont quasiment tous présents dans ce livre pour évoquer la figure du réalisateur, révélant des facettes parfois inattendues de sa personnalité.

Philippe de Broca et Jacqueline Bisset sur le tournage du Magnifique (1973 – Photo Henri Lanoë)

 Philippe de Broca et Annie Girardot sur le tournage de Tendre Poulet (1977- Photo Georges Pierre)

Philippe de Broca et Patrick Dewaere sur le tournage de Psy (1981 – Photo Étienne George)

Philippe de Broca, Sophie Marceau et Lambert Wilson sur le tournage de Chouans ! (1988 – Photo Jean-Pierre Fizet)

 

Celles qui ont partagé la vie de ce séducteur invétéré (Le cavaleur est le film qui lui ressemble le plus, même s’il s’en est défendu), témoignent aussi  — Marthe Keller, Michelle de Broca, Alexandra de Broca… — et ses enfants : Alexandre, aujourd’hui chef décorateur et directeur artistique, ainsi que Jade et Chloé qui ont fondé en 2014 en Dordogne un festival de théâtre en plein air, le Théâtre du Roi de Cœur, dont le nom est hommage au film de leur père — Le roi de cœur (1966), celui qu’il préférait, et ironiquement l’un de ses plus grands fours.

« Je lui ai montré certains Bergman, un de mes cinéastes de chevet. Ça l’intéressait, sauf quand un plan de mouette dépassait les quarante secondes. Il explosait : “C’est trop long, il faut couper !” » Marthe Keller

 

Ce livre monumental (336 pages) et richement illustré se consacre également à la filmographie, téléfilms inclus. À chaque œuvre, sa genèse, ses anecdotes, les témoignages de collaborateurs, des photos et documents rares et la réaction des critiques. En annexe, on peut découvrir un parcours sur le box-office, les projets inaboutis, les apparitions du cinéaste en tant qu’acteur et bien d’autres choses encore…

Philippe de Broca s’éteindra en 2004, à soixante et onze ans, quelques semaines après la parution de son dernier film, le sombre Vipère au poing, adapté du classique d’Hervé Bazin. Il est enterré à Belle-Île-en-Mer, en Bretagne. Sur sa sépulture, il est inscrit : « J’ai assez ri ! »

Photo by Patrick Robert/Sygma via Getty Images

« J’ai aimé son rire, son imaginaire, son extrême rigueur dans la loufoquerie, la gravité secrète que dissimulaient ses pirouettes. Nous étions une équipe, nous étions un duo, nous étions frères. »
Jean-Paul Belmondo (Novembre 2019)

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(TRÈS) CHER CINÉMA FRANÇAIS d’Eric Neuhoff

Couronné cette semaine par le Prix Renaudot dans la catégorie « Essais », le pamphlet de l’écrivain et critique Éric Neuhoff (Le Figaro, Le Masque et La Plume…) descend en flammes le cinéma français d’aujourd’hui, une manière de mieux encenser celui d’avant. Ce pavé dans la mare boursouflé de nostalgie enfonce pas mal de portes ouvertes, mais avec une drôlerie réjouissante. Soixante-cinq ans après Une certaine tendance du cinéma français, l’article mythique de François Truffaut paru dans les Cahiers du Cinéma, ce texte qui ne fait pas dans la nuance remet quelques pendules à l’heure. 

 

Photo : Fayard©Ulf Andersen

« Un pays où Isabelle Huppert est considérée comme la plus grande actrice est un pays qui va mal. » (Eric Neuhoff) 

 

(TRÈS) CHER CINÉMA FRANÇAIS

Paru le 4 septembre 2019 chez Albin Michel

Qui aime bien châtie bien. Une chose est certaine, Éric Neuhoff est un authentique amoureux du cinéma. Et même si ses coups de gueule de critique ne sont pas toujours pertinents (son avis sur Joker, « vide et répétitif… on peut le voir les yeux fermés… » était totalement à côté de la plaque), l’homme à le mérite d’assumer ses points de vue, souvent avec humour, et de ne pas faire dans le consensuel. Disons-le tout net : Il a en grande partie raison. Tout cinéphile qui a grandi dans les années 70 ne peut que partager son désarroi : le cinéma français n’est plus ce qu’il était. Mais en vérité, la société et les gens non plus. Et le 7ème art en est le triste reflet. L’industrie a changé. Aujourd’hui, les acteurs et les réalisateurs sont formatés par des écoles (La Fémis, le Cours Florent…) dans lesquelles on enseigne peut-être quelque chose, mais certainement pas à faire du cinéma (apprend-on d’ailleurs à faire du cinéma dans une école ? ). On a récemment évoqué le sujet avec Jean-Paul Civeyrac, auteur du magnifique Mes provinciales, qui fut directeur du département réalisation de la Fémis : il est clair que les étudiants qui ont eu le bonheur d’y être admis se distinguent très rarement par la suite (hormis François Ozon). Nos futurs cinéastes « se cherchent », parfois durant des années, des décennies. Puis découvrant qu’ils ne seront jamais Orson Welles, finissent souvent par régresser et travailler pour la télévision.« C’est l’ennui, le terrible ennui avec les réalisateurs d’aujourd’hui. Ils n’ont jamais l’air de blaguer. Au mieux, ce sont des profs. Au pire, de bons élèves. Ils font cinéma comme on fait médecine » écrit Éric Neuhoff qui trouve aussi que « François Ozon aurait pu sortir d’HEC. » Les films d’Olivier Assayas, Christophe Honoré, Claire Denis, Céline Sciamma, Chantal Ackerman lui donnent des boutons. Seul Arnaud Desplechin trouve grâce à ses yeux : « Cet homme a été inventé par le cinéma. Le nitrate d’argent coule dans ses veines. Cela ne l’empêche pas d’être le plus littéraire de nos réalisateurs. »

Les acteurs et actrices en prennent aussi pour leur grade. Surtout Isabelle Huppert, tête de Turc d’Éric Neuhoff, « sexy comme une biscotte. Et il ajoute : comme une petite dame pincée qui trottine d’une démarche furibarde parce qu’on ne lui a pas laissé assez de pourboire. » C’est méchant, mais pas tout à fait faux (il suffit de la voir dans Frankie). Isabelle Huppert est devenue une caricature d’elle-même et elle règne pourtant sur le cinéma français (« Elle s’est embaumée de son vivant. ») C’est ainsi, les acteurs et actrices françaises ne font pas rêver. Ce n’est pas le but. Ils ressemblent à nos voisins, aux caissières du supermarché d’à côté. (« Il n’y a plus de seconds rôles. Ils occupent le haut de l’affiche. ») Le cinéma français aime le réalisme, le social. Tout ce qui est glamour est suspect. Pour les comédies romantiques, c’est un problème. Qui s’imagine dans les bras de Karin Viard ? Daniel Auteuil ? Dany Boon ? (Ah, le couple improbable Dany Boon-Sophie Marceau dans le nullissime De l’autre côté du lit…) ou de Vincent Lacoste, mis à toutes les sauces ces temps-ci ?

Autre problème abordé par Neuhoff : pourquoi diable les acteurs français n’articulent-ils pas ? Nicolas Duvauchelle aurait probablement du talent s’il n’était pas la plupart du temps inaudible (sous-titres exigés). L’auteur revient également sur le pensum de la cérémonie des César (qu’il regarde quand même), sur la « dure » vie des critiques de cinéma, qui se farcissent des navets à longueur de temps et, du coup, en font des tonnes lorsqu’ils décèlent, quelque part ou par accident, une once de talent (Les Inrockuptibles ont même été jusqu’à comparer Zahia à Bardot !).  « La critique est suiveuse. Ses bêlements accompagnent la sortie d’œuvres banales, prévisibles. S’enthousiasmer pour des fadaises ne l’a jamais effrayée. Quelle chance elle a ! Elle découvre un chef-d’œuvre par semaine. »

 

Hélas, Claude Sautet, Jean-Pierre Melville, François Truffaut, Louis Malle ou Eric Rohmer ne sont plus et la relève se fait attendre (oui, il reste Jean-Luc Godard, mais ce qu’il en reste est insupportable). On ne fantasme plus sur des actrices belles à se damner (comme tous les gens de goût, Neuhoff a un faible pour Joanna Shimkus dans Les aventuriers…). Et Il est vrai qu’à de rares exceptions près, le cinéma français manque généralement d’audace, d’imagination, d’inventivité et de talent. Qui osera dire que Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, César du Meilleur film en 2019, n’a pas des allures de téléfilm (en dépit d’indéniables qualités). Quant au Grand bain de Gilles Lellouche, au mieux, c’est un film à sketches. Les petits mouchoirs de Guillaume Canet n’enthousiasme que les spectateurs qui n’ont jamais été embarqués par le tourbillon d’un film de Sautet. Les acteurs veulent être cinéastes. Mettre la main à la caméra pour (faire) oublier qu’ils jouent comme des pieds. Et iIs cumulent les fonctions de scénariste et dialoguiste (de ce côté aussi, le marasme est flagrant ). Les « fils et filles de » pullulent. Et puis comme l’écrit Neuhoff : « Cette génération a une fâcheuse tendance à insister sur le côté emmerdant. »

Et pourtant, dans l’océan de films français qui se déverse chaque année dans les salles, on découvre de temps à autre de merveilleuses vagues. Des œuvres qui n’ont rien à envier au cinéma d’ailleurs. Car si en France, on ne sait visiblement pas (plus) filmer l’action (les films de genre sont sous-représentés), il y a des domaines dans lesquels on excelle : le drame psychologique, la comédie de mœurs, voire parfois la comédie tout court. Il faudrait envoyer les films de Pierre Salvadori dans l’espace et les extraterrestres découvriraient le meilleur de l’esprit d’ici. Alors pour contredire (un peu) Eric Neuhoff, voici dix longs-métrages datant des cinq dernières années que j’ai adorés. Pour des raisons diverses, ils laissent à penser que le cinéma français n’est ni mort ni enterré. Ou comme il l’écrit en ouverture du son livre : pas « HS. Kaputt. Finito. »

 

Les combattants de Thomas Cailley — 2014

 

Elle l’adore de Jeanne Herry — 2014

 

Dans la cour de Pierre Salvadori — 2014

 

Comme un avion de Bruno Podalydès — 2015

 

Marguerite de Xavier Giannoli — 2015

 

Ma Loute de Bruno Dumont — 2016

 

Un petit boulot de Pascal Chaumeil — 2016

 

Mektoub, My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche — 2017

 

Mes provinciales de Jean-Paul Civeyrac — 2018

 

Guy de Alex Lutz — 2018

 

 

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