LE SECRET DES KENNEDY (Chappaquiddick)

 

@Olivier Vigerie

Loin du faste d’antan et plus que jamais temple d’une cinéphilie de circonstance, le festival du Cinéma Américain de Deauville a choisi d’ouvrir les festivités vendredi 31 août avec Le secret des Kennedy, une reconstitution de l’affaire Chappaquiddick qui avait coûté la vie à la jeune Mary Jo Kopechne et, à Ted Kennedy, sa candidature à la présidentielle. Jason Clarke en étant l’interprète principal, c’est à lui que le festival a rendu hommage vendredi soir, en lui décernant un Deauville Talent Award. Si son nom est encore inconnu du grand public – et apparemment de Sandrine Kiberlain, Présidente du jury, visiblement très sommairement briefée, qui a éprouvé quelques difficultés en lisant (découvrant ?) le texte d’hommage et notamment les titres de films – le comédien australien remarqué dans Des hommes sans loi, Zero Dark Thirty, Mudbound, HHhH, Everest ou Terminator Genesys possède déjà une solide filmographie. Dans ce film présenté en première française, il endosse avec brio le costume du dernier de la fratrie Kennedy : un biopic pertinent et moins académique qu’il n’y paraît.

 

« My conduct and conversations during the next several hours, to the extent that I can remember them, make no sense to me at all. »
(Ted Kennedy, discours télévisé, 25 juillet 1969)

 

Le secret des Kennedy (Chappaquiddick)

John Curran
2017
Présenté hors compétition, date de sortie française encore inconnue

Le soir du 18 juillet 1969, alors que les Américains et le monde entier ont les yeux tournés vers la Lune, le jeune sénateur Ted Kennedy (Jason Clarke) et sa garde rapprochée participent à une soirée sur la petite île de Chappaquidick au large de l’île de Martha’s Vineyard. La question de la candidature de Ted à la prochaine élection présidentielle est sur toutes les lèvres Après avoir discuté avec la jeune Mary Jo Kopechne (Kate Mara), qui s’était très impliquée dans la campagne de feu Robert Kennedy, le sénateur lui propose une virée en voiture. Mais au moment de passer un pont sans garde-fou, leur véhicule fait une embardée et tombe dans l’étang. Ted parvient à s’extirper de la voiture qui coule inexorablement, mais pas la jeune fille, qui reste prisonnière. Au lieu de prévenir les secours et les autorités, le sénateur se met à agir de manière on ne peut plus inappropriée et erratique…

Dans True Compass, ses mémoires posthumes parues en 2009, un mois après sa mort, Edward « Ted » Kennedy confiait que l’affaire Chappaquiddick l’avait hanté toute sa vie et pas seulement parce qu’elle lui a fermé les portes de la Maison Blanche. Presque cinquante ans après cet événement tragique, le film réalisé par l’habile John Curran (Stone, Le voile des illusions, We Don’t Live Here Anymore) le reconstitue avec minutie, s’attachant aux faits, mais en ne s’interdisant pas de les dramatiser ni de les interpréter. Ted Kennedy, dont l’attitude avait été qualifiée par le rapport de police de l’époque de « lâche et indigne », mettra dix heures à donner l’alerte. Pourtant, d’après le plongeur qui a ramené le corps, Mary Jo Kopechne aurait vraisemblablement pu être sauvée dans les premières heures. A la question : « Que s’est-il passé dans la tête du jeune sénateur ? », nul et encore moins le principal intéressé, n’a jamais apporté de réponse. Mais le biopic parvient néanmoins à donner des pistes. Sous l’apparence d’un gosse de riche, gâté et choyé, Ted Kennedy est surtout un homme perturbé, encore sous le choc des assassinats de ses deux frères prodiges, et en proie au doute sur son avenir. Son manque d’assurance contraste avec la ferveur de la jeune équipe féminine de campagne de Bobby (les fameuses boiler room girls dont faisait partie Mary Jo), qui lui fait comprendre lors de cette fameuse soirée du 18 juillet qu’elle est prête à relever avec lui le défi de la prochaine élection présidentielle. Le comportement de Ted relèvera tant de l’absurde après l’accident que le film prend une tournure presque comique. Ni les recommandations avisées de son cousin et proche conseiller Joe Gargan (formidable Ed Helms) abasourdi par la stupeur et l’incompréhension, ni la grosse artillerie déployée par l’équipe de choc de Joe Kennedy n’y feront. La presse va faire ses choux gras des égarements du sénateur et de ses revirements. « On a dit la vérité, du moins notre version de la vérité. » clame Ted avec une certaine inconscience. Le film n’y va pas non plus avec le dos de la cuiller lorsqu’il s’agit de montrer l’intensité du mépris du patriarche de la famille envers son fils. Quant à la jeune Mary Jo Kopechne, elle trouve ici enfin une véritable identité. Cette jeune fille brillante et promise à un bel avenir avait été qualifiée par les médias de l’époque, incapables d’écrire et de prononcer correctement son nom, de « blonde » et de « poule ». Enfin, plus encore que la clémence obscène de la justice et de la presse (sous prétexte que la famille Kennedy avait déjà tant souffert… ), c’est celle du peuple qui interroge. Car ni le scandale et ni l’humiliation n’empêcheront le benjamin du clan d’être réélu sénateur du Massachusetts l’année suivante (il le sera constamment jusqu’en 2006, ce qui lui vaudra le surnom de « Lion du Sénat »). Comme si, en touchant le fond lors de l’accident de Chappaquiddick, il s’était enfin trouvé, pour n’avoir ensuite de cesse de travailler à sa rédemption.
1h 46 Et avec Bruce Dern, Jim Gaffigan, Olivia Thirlby, Clancy Brown…

BANDE-ANNONCE (sur « Atlantis », de Donovan)

Site officiel Festival de Deauville 2018

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