LES COMBATTANTS

Au festival de Cannes 2014, tandis que Jean-Luc Godard s’embourbait dans de vaines réflexions métaphysiques sur le monde ou ce qu’il en reste, un nouveau venu, Thomas Cailley, créait la surprise avec son premier long-métrage, portrait lumineux d’une jeunesse lucide et désenchantée, en quête de survie. A bout de souffle, le cinéma français ? Pas si sûr. 

 

Les combattants

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Thomas Cailley
2014
Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2014, en salles depuis le 20 août

Dans le sud-ouest de la France… Alors qu’Arnaud (Kévin Azaïs) s’apprête à passer un été tranquille, entre l’entreprise familiale et ses deux meilleurs copains, il rencontre Madeleine (Adèle Haenel), un garçon manqué. Elle projette d’entrer dans les commandos pour, dit-elle, « se préparer au pire ». Fasciné par cette fille étrange, brusque et déterminée, le doux Arnaud décide de la suivre dans le stage de formation gratuit proposé par l’armée de Terre…

Tout comme Delphine et Muriel Coulin en 2011 avec leur 17 filles, dans lequel dix-sept adolescentes décidaient d’être enceintes en même temps, pour tromper leur ennui, trouver leur place dans la société et se réinventer une vie ensemble, Thomas Cailley brosse dans Les combattants un portrait inattendu et attachant de la jeunesse d’aujourd’hui, loin des clichés et des caricatures. Arnaud est un jeune homme gentil, rêveur, un peu apathique, sans idéal et qui ne sait pas très bien ce qu’il veut (peut-on véritablement l’en blâmer ?). Madeleine, au contraire, est déterminée. Diplômée d’un master de macroéconomie, elle se prépare à une apocalypse, imminente selon elle. Obsédée par la survie et ses techniques, elle ne jure que par l’armée et ses méthodes « à la dure ». Totalement en décalage, les deux jeunes gens feraient un couple improbable. Mais Arnaud s’accroche, au point d’accompagner la jeune fille dans une démarche à laquelle il n’adhère même pas, et de bouleverser sa vie. Entre comédie romantique et film initiatique, Les combattants trouve son équilibre et un ton très personnel, tendre, mélancolique, poétique et souvent très drôle (toutes les scènes du stage d’entraînement militaire sont hilarantes). On est séduit par l’incongruité du personnage incarné par Adèle Haenel, son nihilisme, son air en permanence buté, autant que par la douceur de ce jeune homme emprunté que Madeleine malmène sans cesse et qui, pour elle, sera prêt à soulever des montagnes. Thomas Cailley, remarqué par ses courts-métrages, réussit ici un splendide coup d’essai. On pourra lui reprocher de rester un peu trop à la surface des choses en privilégiant les petits effets comiques, et les facilités qu’il s’accorde dans la dernière partie. Mais cette volonté de conserver coûte que coûte une certaine légèreté (la musique electro du groupe français Hit’n Run en témoigne) est salutaire. La jeunesse a ce privilège de pouvoir dire ou faire des choses insensées avant de les balayer d’un revers de main ou d’un éclat de rire. Certes, la fin du monde est pour demain, mais tout cela n’est pas si grave.

Récompensé à la Quinzaine des réalisateurs 2014 par les Prix Label Europa Cinémas, Art Cinema Award et SACD

BANDE-ANNONCE

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NOÉ

L’évocation de la genèse, entre naturalisme et heroic fantasy, par le cinéaste de Requiem For A Dream et Black Swan, n’a pas fait l’unanimité auprès de la critique en 2014. Censurée dans plusieurs pays arabes, elle a également divisé la communauté chrétienne. Pourtant, ce grand film épique et métaphysique est loin de prendre l’eau de toutes parts. Si les partis pris esthétiques sont discutables, Noé suscite de passionnantes réflexions. Un blockbuster intelligent étant plutôt rare, séance de rattrapage avec le Blu-ray.

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« Tout ce qui était beau, tout ce qui était bien, nous l’avons écrasé.
A présent, tout recommence.
Air, eau, terre, plante, poisson, oiseau et bête. Le Paradis revient.
Mais cette fois, il n’y aura aucun homme.
Si nous entrions dans le Jardin, ce serait pour le détruire à nouveau. »

 

 Noé (Noah) 

NOAH

Darren Aronofsky
2014
En DVD/Blu-ray chez Paramount Home Entertainment depuis le 12 août 2014

Au commencement, il n’y avait rien. Puis furent créés le ciel, la terre, la lumière, les animaux, et enfin, l’homme et la femme. Mais ces derniers cédèrent au péché. Chassés du jardin d’Eden, ils eurent trois fils, Caïn, Abel et Seth. Caïn, par jalousie, tua Abel. Durant dix générations, ses descendants semèrent la dévastation. Sur cette terre désormais agonisante, le sage Noé (Russell Crowe), descendant de Seth, tente de survivre avec son épouse (Jennifer Connelly) et ses trois jeunes garçons. Un jour, il reçoit la vision prémonitoire d’une apocalypse. Le Créateur, en passe de rayer l’humanité de la carte pour restaurer la pureté du monde, lui assigne la mission de bâtir une arche gigantesque, afin de sauver sa famille et tous les animaux du cataclysme…

Au commencement, il y avait un poème que Darren Aronofsky avait écrit à l’adolescence pour exprimer sa fascination envers la figure mythique de Noé. Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour qu’il parvienne à porter l’histoire du patriarche biblique à l’écran. En 2006, l’échec financier de The Fountain faillit avoir raison de ce projet ambitieux, ranimé par le succès de Black Swan, cinq fois nominé aux Oscars en 2011. Entre deux, le cinéaste de Pi, Requiem For A Dream et The Wrestler avait peaufiné le scénario avec son scénariste Ari Handel dans un roman graphique, conçu avec le dessinateur canadien Niko Henrichon, et dont le premier tome est paru au Lombard en 2011. Très fidèle au scénario de la bande dessinée, la version cinématographique s’inspire de la Genèse pour livrer une vision naturaliste et écolo qui fait écho à l’actualité. L’homme, se désole Noé, est le principal artisan de son malheur. Le personnage, campé par un Russell Crowe extrêmement convaincant, est d’abord un héros noble et courageux avant que le dégoût pour sa propre espèce ne le fasse sombrer dans une noirceur inquiétante. Petit à petit, l’épopée biblique vire au drame shakespearien. Instrument du Créateur, dont le dessein est implacable, Noé perd son libre arbitre et sa bonté naturelle. Il s’érige en dictateur et devient un monstre de cruauté, même envers sa propre famille. Pure création du cinéaste et de son scénariste, la psychologie du personnage a suscité l’ire d’une grande partie de la communauté catholique. A la fois fort et faible, Noé ressemble aux antihéros torturés chers à Darren Arofnosky, même si le réalisateur s’aventure sur un terrain nouveau pour lui : le film d’action spectaculaire. Tournée en grande partie en Islande, dans des paysages qui n’ont rien à envier à la Nouvelle-Zélande du Seigneur des Anneaux, l’épopée, tantôt intime, tantôt cosmique (le déluge est bien la séquence de bravoure attendue), en appelle à des visuels audacieux, parfois hallucinants, à l’heroic fantasy et au surréalisme. Certes, les effets spéciaux en images de synthèse (réservés notamment au bestiaire) font parfois un peu toc, mais cette vision très personnelle et grandiose des textes « sacrés » ne manque ni de cohérence, ni de pertinence. Darren Aronofsky, athée, jongle avec la théologie et le merveilleux, et place l’humain au centre de sa fable, illuminée par la présence des sensationnels Russell Crowe, Emma Watson, Ray Winstone, Jennifer Connelly et du jeune Logan Lerman.

BANDE-ANNONCE

NOAH
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Test Blu-ray :

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Interactivité**
Le programme est constitué de trois reportages d’environ 20 minutes sur les coulisses du tournage, ponctués d’interventions de Darren Aronofsky, du chef opérateur Matthew Libatique et même de Russell Crowe, toujours d’humeur joyeuse. Le premier document emmène en Islande et met en exergue les conditions de tournage difficiles, le second évoque la construction de l’Arche dans un arboretum d’Oyster Bay à Long Island, et le troisième est consacré au tournage à l’intérieur de l’Arche. Si ces trois films sont plutôt réussis, on regrette toutefois l’absence d’un commentaire audio ou d’une interview du réalisateur. A noter que le DVD est inclus dans l’édition.

Image ****
Format : 1.85
Un sans-faute pour cette image d’une grande pureté. Les contrastes sont probants, même dans les séquences les plus sombres. Les couleurs sont chatoyantes et les noirs d’une profondeur abyssale.

Son ****
DTS-HD Master Audio 71 en anglais
DD 5.1 en français
Sous-titres français non imposés
Gros avantage à la piste non-compressée, réservée à la version originale, qui sert admirablement les montées de tension, la musique et les scènes de bravoure. Grâce au caisson de basses, le déluge va faire trembler vos murs ! Un peu en deçà et moins immersif, le DD 5.1 français tient malgré tout la route.

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LAUREN BACALL, LA CLASSE INCARNÉE

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« We live in an age of mediocrity. Stars today are not the same stature as Bogie, James Cagney, Spencer Tracy, Henry Fonda and Jimmy Stewart. »
Lauren Bacall

 

Lauren Bacall, qui s’est éteinte le 12 août à 89 ans, était l’une des dernières icônes de l’âge d’or d’Hollywood. Entre autres petits boulots, cette beauté à la silhouette longiligne avait été mannequin. « The Look » (surnom que lui ont valu ses yeux de félin et son regard en-dessous) aurait  pu s’appeler aussi bien « The Voice » tant sa voix rauque et sexy était indissociable de sa personnalité, farouchement indépendante. Quoi qu’il en soit, Lauren Bacall (née Betty Joan Perske à New York, dans une famille d’immigrants juifs roumano-polonais) avait une classe folle. Elle allumait sa cigarette comme personne et, comme tous les gens bien, elle n’était pas dénuée d’humour. Elle était même hilarante dans La femme modèle, de Vincente Minnelli ou dans Comment épouser un millionnaire, de Jean Negulesco, même si les rôles plus graves, tel celui de l’épouse meurtrie d’un alcoolique névrosé dans le remarquable mélodrame de Douglas Sirk, Ecrit sur du vent, lui allaient comme un gant. C’est pourtant dans le registre du film noir qu’elle laissera sa sublime empreinte, du Port de l’angoisse à Key Largo, en passant par Les passagers de la nuit et Le grand sommeil, tous sommets du genre. Elle y donnait la réplique à Humphrey Bogart, avec qui elle a formé, durant douze ans, un couple de rêve, devenu légendaire. Ce qui lui fera dire, bien des années après la mort de Bogie : « A woman isn’t complete without a man. But where do you find a man – a real man – these days ? »

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Lauren Bacall + To Have and Have Not 20Le port de l’angoisse (To Have And Have Not), Howard Hawks 1944

 

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Ecrit sur du vent (Written On The Wind), Douglas Sirk 1956

 

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La femme modèle (Designing Woman), Vincente Minnelli 1957

 

Le grand sommeil (The Big Sleep)

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Howard Hawks
1946

Philip Marlowe (Humphrey Bogart) est engagé par un vieux milliardaire mourant pour surveiller l’une de ses filles (Martha Vickers) qu’il soupçonne être la victime d’un maître chanteur. Au cours de son enquête, véritable puzzle, Marlowe est confronté à de nombreuses figures de la pègre et à la corruption sous toutes ses formes. En même temps, il tombe sous le charme de la seconde fille de son employeur, l’énigmatique Vivian (Lauren Bacall)…

Sorti tout droit de l’imagination de Raymond Chandler, ce roman noir fut un véritable casse-tête pour les trois scénaristes à qui incomba la tâche de l’adapter (l’un d’entre eux n’était autre que le dramaturge William Faulkner). La légende rapporte que Hawks, ne comprenant pas qui pouvait être le responsable d’un des meurtres, appela lui-même Chandler pour en avoir le cœur net : ce dernier lui répondit, en râlant, en savoir fichtrement rien lui-même et qu’il n’avait qu’à deviner ! Il est vrai que l’intrigue est si nébuleuse que l’on s’y perd souvent. Qu’importe ! Les personnages, tous animés de mauvaises intentions, sont passionnants. L’atmosphère lourde et enfumée sied à merveille aux dialogues tranchants et à double sens. Deux ans après Le port de l’angoisse, du même Howard Hawks, le couple Bacall-Bogart se retrouvait plus en phase que jamais, faisant de ce thriller une œuvre inoubliable, mythique, le film noir par excellence.

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