Adaptation poignante du célèbre roman autobiographique de la pacifiste Vera Brittain, Mémoires de jeunesse relate le destin brisé de quatre jeunes gens durant la Première Guerre mondiale. Un mélodrame passionné et humaniste, beau et tragique, qui met en exergue la fragilité de l’existence, la brutalité de la guerre et la force morale des femmes, témoins impuissants de la folie des hommes. En héroïne exaltée, et aussi têtue que Scarlett O’Hara, Alicia Vikander y est sensationnelle.
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« Notre génération ne sera plus jamais insouciante ou optimiste. » Vera Brittain
Mémoires de jeunesse (Testament Of Youth)
James Kent
2014 (2h 10, dans les salles françaises depuis le 23 septembre 2015)
En 1914, dans la campagne anglaise, Vera Brittain (Alicia Vikander), jeune fille de bonne famille, rêve de devenir écrivain et essaie désespérément de convaincre ses parents conservateurs de la laisser tenter le concours d’admission à Oxford, où son frère Edward (Taron Egerton) est déjà étudiant. C’est ce dernier qui finira par convaincre son père lors d’un week-end où il a invité des amis de sa promotion. Vera tombe rapidement sous le charme de l’un d’entre eux, Roland Leighton (Kit Harington), un poète qui l’encourage vivement à écrire. Mais la guerre éclate…
Doté d’un titre plus pertinent en version originale (celui du roman) Mémoires de jeunesse n’a pas pour vocation de décrire les horreurs de la Première Guerre mondiale, mais plutôt de se pencher sur ses conséquences à travers l’expérience d’une jeune fille, mise à l’épreuve de manière particulièrement redoutable. Si le film s’attarde sur les scènes de bonheur d’avant-guerre, les promenades dans la campagne, les après-midi au bord du lac, les disputes, les colères, les premiers émois amoureux, c’est pour mieux renforcer l’effet de déchirement qui va suivre. Pour ces jeunes gens promis à un destin radieux, emportés comme des fétus de paille dans le tourbillon de l’histoire, c’est un monde qui va bientôt s’écrouler. L’image du film elle aussi s’assombrit tout en gagnant en nervosité, tandis qu’elle se resserre sur Vera. Les hommes partis au front, les femmes se rongent les sangs, alors que petit à petit, la réalité des horreurs leur explose au visage. Pour Vera, plus question de poésie. Il lui faut agir. Elle choisit d’endosser l’uniforme d’infirmière, d’abord pour soigner ceux qui reviennent, puis rejoint la France, afin d’être plus proche de ceux qu’elle aime. Là-bas, elle découvrira que du côté ennemi, la souffrance est la même, et que la jeunesse est tout aussi sacrifiée. Actrice douée et incontournable du moment, la Suédoise Alicia Vikander (Royal Affair, Ex Machina, Agents très spéciaux: Code U.N.C.L.E) offre ses traits gracieux et son regard buté à cette battante prête à soulever des montagnes et qui se fait un devoir de se relever de tout. Car c’est là le message de ce film moins académique que son titre, qui engage à faire face à l’impossible et s’adresse aux jeunes générations. Et si ce grand mélodrame humaniste bouleverse, il ne cède jamais au sentimentalisme et conserve la même dignité que son héroïne. Très fidèle à l’œuvre de Vera Brittain, s’inspirant non seulement de son roman Testament Of Youth mais également de ses journaux intimes et de sa correspondance, le film a suscité l’enthousiasme de Lady Shirley Williams, fille de l’écrivain et cofondatrice du parti social-démocrate britannique (membre actif de la Chambre des Lords jusqu’en 2004). Il bénéficie d’une mise en scène efficace de James Kent, réalisateur issu de la télévision anglaise, et qui signe ici son premier long-métrage, d’une photo sublime de Rob Hardy et d’une distribution de haute volée. Autour des chevronnés Dominic West, Emily Watson, Miranda Richardson ou Hayley Hatwell, on reconnaît l’exquis Colin Morgan (révélé par la série Merlin) et la coqueluche Kit Harington, délesté de ses fanfreluches de Jon Snow de Game Of Thrones, et dont la prestation se révèle bien plus qu’honorable. Ce film implacable hante longtemps après la projection.
Tombé en désuétude depuis des lustres, le genre « cape et d’épée » revient en force avec la série anglaise The Musketeers, créée en 2014 par la BBC et qui fait un tabac outre-Manche. Très librement inspirée de l’œuvre d’Alexandre Dumas, elle s’en détache pour mieux y revenir et célèbre avec brio les valeurs de camaraderie, d’héroïsme, et le romanesque du fameux roman Les trois mousquetaires. Personnages sexy et charismatiques, humour volontiers spirituel, complots en veux-tu en voilà, action et romance tous azimuts, décors somptueux… The Musketeers renoue avec les séries populaires des sixties, mais revisite également l’histoire (et des sujets qui résonnent curieusement avec l’actualité) avec une jolie modernité. Pas de surenchère de violence, de sexe ni de cynisme, soit un parti pris à contre-courant qui apparaît comme une véritable bouffée d’air. En attendant la troisième saison prévue courant 2016, les deux premières viennent de paraître en Blu-ray et DVD.
Aramis : « Let him take the credit. We don’t need praise or glory. Porthos : Praise and glory are two of my favorite things. »
The Musketeers
Série britannique coproduite par BBC One et BBC America, créée par Adrian Hodges en 2014 Diffusée pour la première fois en janvier 2014 sur BBC One (Saisons 1 et 2 en DVD et Blu-ray chez Francetv distribution)
En 1630 en France.Alors qu’ils se rendent à Paris pour porter une pétition au roi Louis XIII, deux honorables Gascons, D’Artagnan père et fils, s’arrêtent dans une auberge pour la nuit. Des brigands masqués, menés par le mousquetaire Athos, font alors irruption et tuent l’aubergiste. En tentant de s’interposer, le père de D’Artagnan est mortellement blessé. Ce dernier (Luke Pasqualino), n’a désormais qu’un but : retrouver Athos et venger son père…
Les puristes de l’œuvre d’Alexandre Dumas ont dû crier à la gageure, et pourtant on retrouve dans cette série anglaise tout ce qui fait le charme du roman Les trois mousquetaires, lequel, faut-il le rappeler, est lui-même une fiction adaptée de personnages réels. Ne pas se fier non plus aux deux premiers épisodes, les moins réussis du show, même s’ils annoncent les enjeux à venir. Petit à petit, Adrian Hodges (scénariste de My Week With Marilyn) et sa productrice Jessica Pope ont trouvé le ton juste, l’harmonie entre la légèreté et le drame, et la série a gagné en profondeur. La distribution est un sans-faute, à commencer par le quatuor héroïque, campé par des acteurs extrêmement charismatiques. Luke Pasqualino (Skins, The Borgias, Snowpiercer) campe un D’Artagnan pur et fougueux à souhait, et sa romance avec la pétillante Constance Bonacieux (Tamla Kari), suffragette avant l’heure, est un régal. Affublée d’un époux ridicule, et bien qu’elle passe le plus clair de son temps à se faire kidnapper, emprisonner, menacer de mort, Constance saute sur toutes les occasions pour jouer les justicières, et se jeter dans la bagarre aux côtés des garçons. Plus romantique encore et plus ténébreux, Athos, campé par l’excellent Tom Burke (Only God Forgives, The Hour) est hanté par son passé, soit sa passion fatale pour Milady de Winter (Maimie McCoy), la Mata Hari de l’époque, qui va lui revenir en pleine figure. Aramis, l’homme à femmes de la bande, a le charme de Santiago Cabrera (Merlin, Heroes), tandis que Porthos (Howard Charles), doté d’une stature aussi imposante que son humour pince-sans-rire, réserve des surprises. On citera aussi l’exquise Alexandra Dowling, délicate interprète d’Anne D’Autriche, la « demoiselle en détresse » du royaume, et Ryan Gage (l’infâme Alfrid du Hobbit), qui apporte à Louis XIII une excentricité et un aspect comique inattendu. Quant aux vilains Richelieu (Peter Capaldi) et Rochefort (Marc Warren), ils sont à la hauteur de leur réputation. Tournée en extérieur dans les environs de Prague, cette superproduction se distingue par la beauté de ses décors et de la reconstitution du Paris du XVIIe. Le Louvre et les jardins royaux ont été recréés de manière bluffante, et certains épisodes en mettent plein les mirettes (voir L’éclipse funèbre). Mise en valeur par une mise en scène virevoltante et une bande-son épique, cette série réjouissante, un brin fleur bleue, se savoure comme une bonne bande dessinée. Mine de rien et sans se prendre au sérieux, The Musketeers séduira les nostalgiques des héros au cœur pur, de plus en plus rares à la télévision. Par les temps qui courent, plus qu’un plaisir coupable, c’est un plaisir tout court.
Interactivité * Les deux coffrets 4-DVD comprennent dix épisodes de 52 minutes. Seule la deuxième saison bénéficie d’un bouquet de suppléments. Il s’agit de six mini-reportages d’environ quatre minutes sur les coulisses du tournage, très sympathiques au demeurant. On y découvre les dessous de la reconstitution et de la création des décors, ainsi qu’une interview du compositeur Paul Englishman, qui livre ses secrets de fabrication jusqu’à l’enregistrement de sa musique par le Grand Orchestre Philharmonique de Prague.
Image ***
Format : 1.77 Une image de toute beauté, qui met en valeur la richesse des costumes et des décors. On dénotera même parfois un léger grain, qui l’empêche d’apparaître trop lisse.
Son ***
DD 2.0 en français et anglais sous-titré Une piste dynamique, surtout en version originale, à privilégier.
Tous les cinéphiles le savent : sans la musique magique du groupe Air (Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel), TheVirgin Suicides, le film culte de Sofia Coppola, n’aurait jamais eu la même grâce géniale, le même impact. Quelques mois après la réédition en coffret collector de la bande originale de TheVirgin Suicides, et à l’occasion de la parution chez Because, cette semaine (le 18 septembre exactement), de Contrepoint, le premier album solo très réussi de Nicolas Godin, AFAP a eu envie d’en savoir plus. Cet esthète perfectionniste et dandy discret, qui partage avec le Suédois Jay-Jay Johanson et le Japonais Ryuichi Sakamoto la même virtuosité dans l’art de conjuguer l’ancien et le moderne, la mélancolie et la beauté, a répondu à quelques questions. A propos de la création de cette BO emblématique, de son album, de ses influences, de sa manière de travailler, et de ses goûts en matière de cinéma.
Photo Mathieu Cesar
AFAP : En préambule à Virgin Suicides, comment s’est effectuée la rencontre avec Sofia Coppola ?
Nicolas Godin : Nous sommes allés à Los Angeles début 1998 pour tourner le clip de « Kelly Watch The Stars » et de « All I Need » (deux morceaux qui figurent, comme le fameux « Sexy Boy », sur l’album Moon Safari, publié en 1998 — NdA). Nous avons rencontré, par l’intermédiaire du réalisateur de films et de clips Mike Mills (qui partageait un bureau avec le frère de Sofia), toute la scène musicale de L. A. Et c’est lors d’une fête au Chateau Marmont, dans la suite de Mike, que nous avons fait la connaissance de Brian Reitzell, batteur incroyable, mais aussi music supervisor sur le film en préparation, The Virgin Suicides. Nous avons monté un groupe avec les musiciens de Beck pour partir en tournée, engagés Brian comme batteur, et à la fin des répétitions, nous avons organisé un concert pour les intimes dans notre local de répétition dans la Vallée. C’est là que nous avons rencontré Sofia pour la première fois. Le lendemain nous allions avec elle chez Paramount si je me souviens bien, pour voir les rushes.
AFAP : Vous a-t-elle donné des indications ou bien laissé carte blanche ?
NG : Carte blanche ! On recevait les rushes, à l’époque sur des VHS, et nous improvisions sur les images. Nous avions déjà l’idée de faire un album à partir de ces enregistrements, un album qui pourrait être écouté sans nécessairement voir le film. C’est la raison pour laquelle il y a plus de morceaux sur le disque que dans le film.
AFAP : Quelle a été votre réaction en découvrant le film monté pour la première fois ? Etait-il à la hauteur de vos espérances ?
NG : Oui. Cela dit, j’ai été très surpris car c’est la première fois que je travaillais pour le cinéma, et j’ai compris ce soir-là l’art du montage. Les rushes étaient vraiment d’une noirceur extrême, et le film arrive souvent à trouver une certaine forme de légèreté assez éloignée du roman original. J’ai été assez déstabilisé. Si je me souviens bien, c’était au Festival de Cannes.
AFAP : Aviez-vous le sentiment en travaillant dessus, que ce film était « spécial », et qu’il serait culte pour toute une génération ?
NG : Non. Nous avions une forme d’innocence qui nous a préservés de toute forme de spéculation sur l’avenir du film. De plus, Sofia n’avait jamais fait de long-métrage. Comme de notre côté, nous n’avions jamais fait de musique de film, je crois qu’aucun d’entre nous n’a compris sur le moment que nous étions chacun de notre côté en train de concevoir un « classique ».
AFAP : N’est ce pas une sorte de piège d’avoir signé d’emblée une BO si typée, qui fait que des réalisateurs qui sollicitent Air depuis, attendent généralement de vous quelque chose « à la Virgin Suicides ».
NG : C’est vrai ! Depuis, chaque fois que nous sommes approchés pour une BO, on nous demande de refaire « Highschool Lover », avec le piano et les accords de violons.
AFAP : Les allusions à la musique de film sont également nombreuses dans Contrepoint, relecture très pop et pertinente de Jean-Sébastien Bach… Diriez-vous que la musique de film est un peu le chaînon manquant entre la pop et le classique ?
NG : C’est exactement ça. La musique de film a rendu la musique classique abordable pour un public pas forcément mélomane. Cela dit, la pop a également pillé Bach par tous les bouts. Il n’y a qu’à entendre Procol Harum ou bien n’importe quel morceau de variété des années 70.
AFAP : Œuvre solo, Contrepoint est toutefois une collaboration. Etes-vous directif ou « partageur » en studio ?
NG : Très directif, mais j’ai besoin de l’énergie des autres pour me nourrir. Je ne pourrais donc jamais faire un disque seul. Je suis une sorte de vampire, d’ailleurs je ne m’expose jamais au soleil. En revanche, je ne retiens que les idées qui vont dans mon sens. En cela, je ne suis pas très « souple ».
AFAP : Air a joué Virgin Suicides en concert et vous comptez emmener Contrepoint en tournée. Alors qu’on vous imagine sorcier de studio, considérez-vous la scène comme l’extension naturelle de votre travail ?
NG : Non, la scène est quelque chose de différent. C’est souvent l’album en moins bien, sauf lorsqu’on a affaire à des artistes charismatiques qui donnent la chair de poule dès qu’ils apparaissent sur scène. Ce n’est pas mon cas malheureusement, ce qui rend très compliqué la transposition sur scène de mes albums. J’arrive parfois à trouver une troisième voix pour que les gens passent un bon moment. En tout cas, à l’heure du streaming et de la musique dématérialisée, la scène est le dernier refuge pour ressentir le grand frisson. Je n’arrêterais donc jamais d’en faire. C’est une sensation unique au monde, et on peut devenir vite accro.
Photo Thomas Humery
AFAP : Quelles sont vos trois BO de films préférées ?
NG : J’ai revu pas mal de Kubrick au cinéma cet été, et je me suis vraiment pris une claque avec les BO de 2001, l’odyssée de l’espace et Barry Lyndon (dans les deux films, le mariage des images et d’œuvres classiques telle que « Ainsi parlait Zarathoustra » de Richard Strauss pour 2001, l’odyssée de l’espace, a engendré des séquences mythiques — NdA).
AFAP : Pour quels compositeurs de musique de films d’hier et d’aujourd’hui avez-vous le plus d’admiration ?
NG : Henry Mancini, John Barry, Ennio Morricone
AFAP : Quels sont les réalisateurs contemporains avec lesquels vous aimeriez particulièrement travailler ?
NG : Todd Haynes, Christopher Nolan, Paul Thomas Anderson…
AFAP : Dans certaines séries TV récentes, Peaky Blinders ou True Detective, la musique tient une place importante, au point d’être une sorte de marque de fabrique du show, et certains musiciens collaborent véritablement avec les créateurs de séries. Est-ce un concept qui vous plaît ?
NG : Oui ! J’adore les séries. J’ai fait pas mal de binge viewing(visionnage de plusieurs épisodes d’une même série à la suite- NdA) cet été. Je suis particulièrement attentif à la musique de séries et certaines sont remarquables.
AFAP : Y a-t-il des chefs-d’œuvre du cinéma qui, selon vous, n’ont pas eu la BO qu’ils méritaient ?
NG : Dans ce sens-là, je ne vois pas. En général, les chefs-d’œuvre fonctionnent à tous les niveaux.
AFAP : De même, connaissez-vous des mauvais films dont la BO est formidable ?
NG : Effectivement, ça arrive souvent, surtout lorsque les films sont datés ou ennuyeux. Il y a de trop nombreux exemples. Certains compositeurs cités plus haut ont fait énormément de séries B et c’est là-dedans qu’il faut chercher.
AFAP : Quels sont vos trois films préférés (indépendamment de leur BO) ?
NG : Waouh ! New York 1997 (Escape From New York) de John Carpenter, Victor/Victoria de Blake Edwards, Le nouveau Testament de Sacha Guitry. Propos recueillis le 17 août 2015
Kurt Russell dans New York 1997 (1981)
Julie Andrews dans Victor/Victoria (1982)
Jacqueline Delubac dans Le nouveau testament (1936)