PENTAGON PAPERS (The Post)

Une fois encore, Steven Spielberg fait vibrer sa fibre idéaliste. En digne héritier de Capra et de Ford, le réalisateur de Lincoln en appelle ici à une des valeurs fondamentales de la démocratie, la liberté de la presse, et rend hommage au journalisme d’investigation tel qu’il n’aurait jamais dû cesser d’exister. En grand conteur qu’il est, aidé par des auteurs sensationnels, dont Josh Singer, auquel on doit déjà le scénario de Spotlight, Spielberg a reconstitué ce préquel de l’affaire du Watergate à la façon d’un thriller d’action, avec un sens du rythme et du suspense éblouissant. Une leçon d’histoire et de cinéma, portée par deux monstres sacrés : Meryl Streep et Tom Hanks.

 


« We’re talking about exposing years of government secrets…
– Is that legal ?
– What is it you think we do here for a living, kid ? »

 

Pentagon Papers (The Post)

Steven Spielberg
2017
Dans les salles françaises depuis le 24 janvier 2018
Nommé aux Oscars 2018 pour les Meilleurs film et actrice

En 1971, ayant été témoin sur le terrain des horreurs et de l’inutilité de l’engagement des forces américaines au Vietnam, l’analyste Daniel Ellsberg (Matthew Rhys) fournit au New York Times des copies de documents classifiés secret-défense. Dans ce rapport accablant commandé par le secrétaire de la Défense Bob McNamara, il était clair que dès 1966, le président Johnson savait que la guerre serait un échec. Fou de rage à la lecture des premières révélations du New York Times, Nixon obtient une injonction pour que le journal ne puisse en publier davantage. C’est alors que Ben Bradlee (Tom Hanks), fougueux rédacteur en chef du Washington Post en situation financière délicate, décide de monter à son tour au créneau et d’engager le quotidien dans la bataille. Mais il lui faut pour cela convaincre Katharine Graham (Meryl Streep), la timide directrice et propriétaire du Post, amie personnelle de McNamara. Graham est en outre ignorée par son propre conseil d’administration, composé exclusivement d’hommes peu enclins à mettre en péril la survie et la réputation du journal…

En traversant l’Atlantique, The Post, titre original du film, est devenu Pentagon Papers, en anglais pourtant, comme si la France préférait davantage mettre en avant « l’affaire » que le légendaire quotidien américain, célèbre pour avoir révélé le scandale du Watergate. « Democracy dies in darkness » (« La démocratie meurt de l’obscurité »), expression favorite de Bob Woodward, l’un des deux journalistes impliqués dans ces révélations, est d’ailleurs devenue depuis l’année dernière le slogan officiel du journal. De fait, outre l’épopée de la publication des documents secrets, Pentagon Papers éclaire aussi sur l’histoire du Post et de sa propriétaire Katharine Graham, propulsée à la tête du journal après la mort de son père et du suicide de son époux. Seule femme dans un monde d’hommes, elle est allée, non sans hésitation mais avec d’autant plus de courage, à l’encontre de son milieu et de ses conseillers qui doutaient de ses compétences. Pour camper cette héroïne inattendue, discrète et pourtant volontaire, Steven Spielberg a misé sur Meryl Streep, qu’il dirige ici pour la première fois. Il faut la voir avant une réunion, apprendre par cœur des informations comme une collégienne avant un examen, terrorisée à l’idée de parler devant un auditoire masculin. Et même lorsqu’elle s’érige contre ses conseillers, elle est mal assurée, la voix tremblotante, comme stupéfaite de sa propre audace. Quant à Tom Hanks, ici à l’opposé du personnage introverti qu’il interprétait dans Sully, de Clint Eastwood, il campe un Ben Bradlee un brin roublard, mais journaliste intègre, qui rêve autant de défendre la démocratie que de faire du Post l’égal du New York Times. Dans une Amérique chahutée par le comportement incohérent d’un Trump en roue libre, qui n’a de cesse de remettre en cause l’intégrité des journalistes et des médias via les fameuses fake news (CNN, le New York Times et le Washington Post étant ses cibles favorites), le film tombe à pic. Il rappelle aussi que le véritable journalisme est celui qui cherche des réponses, qui « creuse », comme aime le répéter Ben Bradlee à ses rédacteurs. Au scénario très « documenté » et pétri d’humanité de Liz Hannah et Josh Singer, Spielberg a instillé une touche espiègle. Et si la reconstitution (costumes, décors, accessoires) revêt un certain classicisme, la mise en scène efficace, d’une finesse diabolique et précise comme une horloge suisse, rend ce bras de fer entre la presse et le pouvoir totalement haletant. Une leçon.
1h 56 Et avec Sarah Paulson, Bob Odenkirk, Tracy Letts, Bradley Whitford, Bruce Greenwood, Alison Brie, Jesse Plemons, Will Denton…

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3 BILLBOARDS, LES PANNEAUX DE LA VENGEANCE

En lice pour les Oscars avec sept nominations, le troisième film de Martin McDonagh, réalisateur du génial Bons baisers de Bruges, a déjà raflé quatre Golden Globes, dont celui du Meilleur film dramatique de l’année, ainsi que le Lion d’Or du Meilleur scénario au festival de Venise. Avec ce récit quasi biblique sur la loi du talion, gorgé de tendresse et de violence, le cinéaste anglais d’origine irlandaise se penche sur l’Amérique profonde et ses autochtones. Sans jamais tomber dans la caricature et avec un humour noir dévastateur.

 

« Aussi triste que soit un tel spectacle, j’espère pour ma part que ça signe la fin de cette étrange saga des trois panneaux…
– Ca signe que dalle abrutie ! Ce n’est qu’un début ! Passe ça dans ta matinale de mes deux “Bonjour Missouri” connasse ! »

  

3 Billboards, les panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)

Martin McDonagh
2017
Dans les salles françaises depuis le 17 janvier 2018

Sept mois après la découverte du corps de la jeune Angela Hayes, violée et assassinée dans un champ non loin de chez elle, l’enquête locale n’a pas avancé d’un pouce. Désespérée et ulcérée par l’apathie des policiers de cette petite ville du Missouri, Mildred Hayes (Frances McDormand), la mère de la jeune fille, décide de les rappeler à l’ordre. Elle loue les trois immenses panneaux publicitaires laissés à l’abandon à la sortie de la ville, et fait afficher un message interpellant directement le chef de la police, le respecté Chef Willoughby (Woody Harrelson)…

Dramaturge renommé en Angleterre et en Irlande (en 1996, sa pièce The Beauty Queen Of Leenane, avait été encensée par la critique, et avait raflé moult récompenses), Martin McDonagh n’avait jusqu’ici signé que deux longs métrages : Bons baisers de Bruges, une petite merveille de comédie noire qui avait fait sensation à sa sortie en 2008, et le délirant 7 psychopathes, en 2012, nettement moins abouti (du propre aveu du réalisateur lui-même). Les amoureux de Bons Baisers de Bruges retrouveront dans 3 Billboards ce qui faisait son charme : cet enchaînement de situations absurdes et jamais manichéennes qui font passer du rire aux larmes, et ces personnages attachants, qui n’en finissent pas de surprendre. C’est en découvrant, au cours d’un voyage aux Etats-Unis, que des panneaux publicitaires avaient été utilisés pour interpeller la police locale, que Martin McDonagh a imaginé un récit sur les effets de ce type de propagande sur la population d’une petite ville du Midwest. Il s’est laissé ensuite porté par l’écriture, donnant ainsi une chance à chaque personnage. Si ses dialogues sont aux petits oignons (on rit énormément), le film doit aussi beaucoup aux numéros d’acteurs. En John Wayne au féminin, bandana roulé sur le front façon Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, Frances McDormand est sensationnelle et trouve ici son plus beau rôle depuis Fargo. Mais celui qui épate encore davantage, c’est bien Sam Rockwell, tout bonnement renversant dans la peau de ce flic idiot, raciste et brutal, qui se découvre peu à peu une conscience. Le bien et le mal, l’amour et la haine, la soif de justice et la quête de vengeance se confondent dans ce mélodrame encré d’Americana, réflexion sur la destinée et le pardon, illustrée par la musique ad hoc de Carter Burwell, le compositeur fétiche de Martin McDonagh. Moins satirique et plus tendre que le cinéma des frères Coen auquel on pense inévitablement, ce grand huit émotionnel, imprévisible et profondément humaniste vaut bougrement ses quatre Golden Globes (Meilleur film dramatique, Meilleur scénario, Meilleure actrice et Meilleur second rôle). On lui souhaite la même rafle aux Oscars.
1 h 55 On salue également les prestations gratinées et inspirées de Woody Harrelson, Caleb Landry Jones, Zeljko Ivanek, Peter Dinklage, Sandy Martin ainsi que les excellents Abbie Cornish, John Hawkes, Lucas Hedge, Samara Weaving, Nick Searcy…

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WE BLEW IT

Comment l’Amérique a-t-elle pu passer de Easy Rider à Donald Trump ? Prisé et bien connu des cinéphiles, le critique et historien Jean-Baptiste Thoret tente de répondre à cette question pertinente dans un documentaire fleuve, une lettre d’amour au cinéma américain des seventies et à cette Amérique fantasmatique sublimée par Michael Cimino, Sam Peckinpah ou Richard C. Sarafian.

 

« Vous connaissez l’expression “Sex, drugs & rock’n’roll” ? Pour la comprendre, il fallait vraiment y être. Ça n’était pas “Sex, drugs & rock’n’roll”. C’était du rock’n’roll, des drogues, plus de rock’n’roll, plus de drogues, et enfin, du sexe. Voilà comment c’était… » Brad Moresi, Américain désenchanté

We Blew It

Jean-Baptiste Thoret
2017
En salles depuis le 8 novembre

Quand on aime le cinéma américain, on aime forcément l’Amérique. Un pays pétri de défauts, mais capable de se remettre en question par son art. Les films de Griffith, Ford, Minnelli, Hawks, Capra, Sirk, Peckinpah, Cassavetes, Lumet, Pollack, Pakula, Cimino ou Scorsese ont nourri notre vision de l’Amérique et, au passage, l’ont rendue mythique. Pour beaucoup, et en particulier Jean-Baptiste Thoret, le cinéma américain s’est arrêté au terme du Nouvel Hollywood, cette période bénie marquée par Bonnie And Clyde, Le Lauréat ou Easy Rider, et dont la fin a été précipitée par le fiasco de La porte du Paradis de Cimino. « We blew it. » (« On a tout foutu en l’air. ») la réplique prophétique (et improvisée) que Peter Fonda répète à deux reprises à la fin de Easy Rider, sert de point de départ au cinéaste. Durant deux heures dix-sept, Thoret va explorer ce qu’il reste de cette Amérique éprise de liberté, et tenter de comprendre pourquoi une grande partie de la génération Woodstock ne s’est pas opposée à Donald Trump, bien au contraire. Et pourtant, le film a été tourné au moment des élections américaines, alors que la victoire d’Hillary Clinton semblait acquise. Dans les petites villes traversées par la mythique Route 66 et les contrées sauvages aux paysages grandioses de l’Arizona, du Montana ou du Colorado, le journaliste a rencontré des Américains libres qui se reconnaissent davantage dans Trump que Clinton. Thoret a aussi interviewé, entre autres, Michael Lang, le cocréateur de Woodstock, des universitaires et des cinéastes de la contre-culture ou pas, qui ont cru un moment qu’ils allaient changer le monde (Peter Bogdanovich, Tobe Hooper, Jerry Schatzberg, Paul Schrader, Charles Burnett, James Toback, Michael Mann, Bob Rafelson, Peter Hyams… ). Certains sont désabusés, d’autres sévères (« Chaque époque a le cinéma qu’elle mérite. »), peu sont enthousiastes au sujet du cinéma d’aujourd’hui. Mais Jean-Baptiste Thoret n’est pas Michael Moore. A l’efficacité d’une démonstration, il préfère la contemplation, quitte à ce que son documentaire en Cinémascope et accompagné par une bande-son ad hoc (Creedence Clearwater Revival, The Band…), fichu comme les road-movies qu’il aime tant (il voue un culte à Vanishing Point), paraisse un brin foutraque et décousu. L’amour pour ce cinéma est palpable dans chaque image, chaque plan, truffé de références. Beau, élégiaque et mélancolique, We Blew It s’achève sur la chanson « Tell Me » de Terry Kath, dans un plan crépusculaire qui illustre admirablement cette phrase d’une anonyme : « On était le centre de l’univers, et puis, notre heure est passée… »
2h 17 La photo, magnifique, est signée Denis Gaubert.

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