UN JOUR DE PLUIE À NEW YORK

UN JOUR DE PLUIE À DEAUVILLE

 

En accord avec le film d’ouverture, c’est sous les nuages que Deauville a ouvert vendredi soir la 45èmeédition du Festival du Film Américain. Une coupe au Normandy, vers 18 heures, histoire de vérifier que l’ami Rodolphe Baudry avait pris position dans le carré interview de France Bleu, avant de retrouver la bande à l’O2, le bar lounge du Casino Barrière, où l’on a attendu la fin de la pluie en sirotant du champagne au son de remixes de chansons vintage. « Quizás, Quizás, Quizás » Plus tard dans la soirée, on croisera Roman Polanski dans le hall du Normandy, qui ignorait à ce moment qu’il allait décrocher le Prix du Jury le lendemain à Venise (pour J’accuse) où il était, un comble, persona non grata. Il pleuviotait encore un peu lorsqu’on est entrés au Palais des Congrès, alors que sur le tapis rouge, Pierce Brosnan, invité du jour, répondait aux questions de l’indispensable Genie Godula. Les membres du jury présidé par Catherine Deneuve avaient déjà pris place dans la salle (Gaspard Ulliel, Orelsan, Gaël Morel, Nicolas Saada, Claire Burger…) ainsi que ceux de celui de la Révélation chapeauté cette année par Anna Mouglalis. Tout ce petit monde aura une semaine pour départager les quatorze longs-métrages en compétition, dont neuf premiers films. Le maire de Deauville a officiellement ouvert l’édition avant de céder la place au réalisateur Régis Wargnier qui a rendu un hommage vibrant et joliment tourné à celui qui fut 007 de 1995 à 2002. Emu, Pierce Brosnan, aussi barbu qu’élégant, est revenu sur sa carrière avec modestie et humour, reconnaissant que sans James Bond, il n’aurait pu avoir cette vie-là. Acteur de talent (The Tailor Of Panama, The Ghost Writer,Mamma Mia !, la série The Son…) et désormais producteur heureux très concerné par l’écologie (il a réalisé avec son épouse le documentaire Poisoning Paradise, présenté hors compétition à Cannes en 2018) et l’interdiction des armes à feu, l’Irlandais à la voix un peu voilée par un léger rhume, a toujours sacrément la classe, à tous points de vue.

Photo Olivier Vigerie

 

 WOODY ALLEN ET LA FRANCE : UNE HISTOIRE D’AMOUR

Photo Sundholm, Magnus/Action Press/Rex.Sutterstock

« J’ai le cœur brisé d’être retenu aux Etats-Unis, j’aurais aimé être présent. »

Puisqu’il ne pouvait être à Deauville, Woody Allen a quand même tenu à enregistrer un petit communiqué à l’intention du public, qui a été diffusé juste avant la projection de Un jour de pluie à New York tourné en 2017. Le cinéaste new-yorkais, accusé en plein mouvement #MeToo d’agression sexuelle par sa fille adoptive Dylan Farrow alors qu’elle n’avait de sept ans, a été lâché par son distributeur Amazon et vu son film privé de sortie aux Etats-Unis. Même si les poursuites à l’encontre du réalisateur (qui a toujours nié les faits) ont été abandonnées après deux enquêtes, la programmation en première au festival de Deauville a irrité les féministes. Dans sa petite allocution, Woody Allen dont la parole est plutôt rare, a tenu à remercier le public français qui a toujours défendu ses films. Vu la qualité de celui-là, il eut été dommage qu’il reste à jamais dans les tiroirs.

 

« Real life is fine for people who can’t do any better. »

 

UN JOUR DE PLUIE À NEW YORK (A RAINY DAY IN NEW YORK)


Woody Allen
2019
Dans les salles françaises à partir du 18 septembre 2019

Bien qu’élève à Yardley, université provinciale choisie par sa mère autoritaire, Gatsby Welles (Timothée Chalamet), intello et joueur de poker invétéré, est new-yorkais de cœur. Ainsi lorsqu’Ashleigh (Elle Fanning), sa petite amie étudiante originaire de l’Arizona, lui apprend qu’elle doit se rendre à New York afin d’interviewer un cinéaste célèbre pour la gazette de l’université, Gatsby se réjouit à l’idée de lui faire découvrir les lieux qu’il aime. Mais il semble que le destin a décidé de jouer des tours aux deux jeunes gens, à l’image du ciel new-yorkais, de plus en plus maussade…

A quatre-vingt-trois ans, Woody Allen continue à faire des films d’une fraîcheur et d’une fantaisie sidérantes. Un jour de pluie à New York, privé de sortie aux Etats-Unis, mais heureusement pas dans de nombreux pays d’Europe, est une comédie romantique absolument exquise, dont les protagonistes ont à peine vingt-cinq ans. En étudiant intello et sarcastique, réfractaire à sa famille WASP et fortunée, passionné de jazz, de littérature et joueur de poker doué, Timothée Chalamet est renversant. Le jeune phénomène franco-américain révélé par Call Me By Your Name est en quelque sorte la version idéalisée du cinéaste jeune, qui a confié avoir mis beaucoup de lui dans ce personnage en décalage avec son époque. Sa petite amie est campée par une Elle Fanning irrésistible dans son numéro d’ingénue ambitieuse. Cette adorable provinciale a le chic pour se mettre dans des situations rocambolesques, en conservant quoi qu’il arrive son allure de jeune fille de bonne famille. Au hasard de leurs rencontres respectives, les deux tourtereaux vont aller de découvertes en déconvenues et vice versa, et en apprendre davantage sur eux-mêmes. On baigne ici dans du pur Woody Allen, avec des personnages à la croisée des chemins et un héros (au nom prédestiné) qui ne cesse d’argumenter et de chercher un sens à sa vie. On y parle beaucoup et on rit énormément. Le cinéaste parvient à faire de petits riens des grands moments de cinéma. Il est aidé par le talent du chef opérateur Vittorio Storaro (Le dernier tango à Paris, Apocalypse Now…) qui confère à ce New York sous la pluie un aspect magnifiquement iconique. Sous des airs choisis, les jeunes protagonistes emportent les spectateurs des grands hôtels aux clubs de jazz, en passant par le MoMA et sans oublier Central Park et sa balade en calèche. Quiproquos, occasions manquées, révélations… Tout cela est charmant, spirituel, mélancolique, terriblement intelligent et infiniment romantique.
1h 32. Et avec Selena Gomez, Jude Law, Rebecca Hall, Liev Schreiber, Kelly Rohrbach, Diego Luna, Cherry Jones…

Site officiel Festival du Film Américain de Deauville 2019

MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN

Illustrant l’adage selon lequel on est toujours prompt à détester ce qu’on a adoré, la sortie du nouveau Dolan a été pour le moins chahutée. Descendue en flammes au festival de Toronto en septembre dernier par la critique, quasi unanime à évoquer le premier faux pas du jeune prodige, cette première production à gros budget (et en anglais) du cinéaste québécois était un ratage annoncé (accumulation de retards, tournage chaotique, montage de quatre heures réduit à deux, toutes les scènes de la star Jessica Chastain coupées — son personnage ayant disparu de la version finale…). Son processus créatif complexe a failli avoir raison de la santé du réalisateur, habitué à gérer des productions plus modestes. Résultat, le film n’a pas trouvé de distributeur aux Etats-Unis. La France, heureusement, lui a tendu les bras. Verdict.

 

Debout peu importe le prix
Suivre son instinct et ses envies
Les plus essentielles
(Etienne Daho « Le premier jour du reste de ta vie »)

 

Ma vie avec John F. Donovan (The Death And Life Of John F. Donovan)

Xavier Dolan
2018
Dans les salles françaises depuis le 13 mars 2019

Douze ans après la mort prématurée de John F. Donovan (Kit Harington), star surmédiatisée de la télévision américaine, un jeune acteur (Ben Schnetzer) s’apprête à publier la correspondance qu’il avait entretenue, enfant, avec cette icône. A la journaliste plutôt sarcastique (Thandie Newton) qui l’interviewe, il raconte comment cette relation épistolaire a affecté leurs vies respectives…

Si Xavier Dolan n’existait pas, il faudrait l’inventer. Dans une époque gangrenée par le cynisme et la haine ordinaire, la candeur de ce cinéaste de vingt-neuf ans qui se fie à son intime conviction, sans peur du ridicule, a quelque chose de merveilleux. Ne pas aimer Ma vie avec John F. Donovan, c’est ne pas l’aimer lui, Dolan, qui s’y livre avec fougue, se souvient du petit garçon rêveur et passionné qu’il a été, vouant une adoration quasi obsessionnelle à ses idoles du petit écran, seule source de magie dans une existence un peu terne. Le Rupert Turner qui hurle d’extase devant l’épisode de sa série préférée, c’est Dolan gamin, fasciné par la saga Roswell, amoureux de son héros Jason Behr (qui ne l’était pas ?), et qui, à cette époque, écrivait à ses acteurs fétiches (il a récemment dévoilé une lettre restée sans réponse adressée à Leonardo DiCaprio). Alors oui, le film est bourré de défauts, à commencer par les dialogues d’une platitude étonnante (la palme revenant aux échanges entre les personnages incarnés par Thandie Newton et Ben Schnetzer). Ensuite, ce n’est pas tant l’impression de montage amputé qui dérange, mais un désagréable sentiment de déjà-vu (figures maternelles ambivalentes, scène chantée euphorique…). On déplore également la bande-son trop évidente et la superficialité de la dénonciation de l’hypocrisie en vigueur dans le monde du spectacle, qui se traduit par une avalanche de clichés édifiants. Pourtant, la magie opère. Le jeune Jacob Tremblay est ahurissant dans quasiment toutes ses scènes, et Natalie Portman, toute en retenue, est fabuleuse. Qui mieux que l’interprète du Jon Snow de Game of Thrones pouvait incarner une icône adulée, phénomène d’une génération et prisonnière de son image ? Un personnage qui émane un profond sentiment de solitude, rendu palpable par le jeu vibrant de Kit Harington. Et que dire de Susan Sarandon, bouleversante ? De Kathy Bates, impériale ? De Chris Zylka ? D’Amanda Karan ? Chose amusante, dans ce drôle de biopic sur sa propre vie, Dolan anticipe les critiques — la journaliste campée par Thandie Newton fait remarquer – avec méchanceté – que le sujet n’a que peu d’intérêt, que ce sont des malheurs de gosses de riches. Avec ses atours de roman-photo, Ma vie avec John F. Donovan est un film sous influences, celles d’un cinéaste excessif et attachant, façonné par la culture populaire (on notera le clin d’œil à My Own Private Idado) et qui ne craint pas de revendiquer son côté midinette dans un mélodrame à fois fragile et flamboyant (voir l’incroyable scène de retrouvailles sous la pluie). Douglas Sirk aurait adoré.
2h 02 Et avec Sarah Gadon, Emily Hampshire, Jared Keeso, Michael Gambon…

2019 CÉSAR, OSCARS, ETC

César 2019

 

« Et pour remettre le premier César de la soirée, celui du Meilleur espoir féminin, j’appelle Yann Moix ! Non…  je suis cool… j’déconne… Voici la magnifique Audrey Fleurot ! »

 

 

La 44èmene restera pas dans les mémoires. En dépit de sa prestation grandiloquente, déguisé en Freddie Mercury, lors de l’ouverture (« Tiens, tiens, tiens, tiens, mais y a pas Adjani… » sur l’air de « Another One Bites The Dust » ce qui lui a valu un #tropdrôle de l’actrice sur Twitter), Kad Merad, chutant sur les mots et trouvant rarement le ton juste, s’est révélé plutôt décevant tout au long de la soirée. On retiendra malgré tout de cette cérémonie présidée le 22 février par Kristin Scott Thomas (déguisée en Agnès Varda) en direct de la Salle Pleyel quelques moments vraiment drôles :

Samson/AFP

Jérôme Commandeur, venu remettre le César du Meilleur montage, a suscité l’hilarité générale en rendant hommage à Betty Marmont, star imaginaire du début du siècle qui disait « Un film, c’est comme un homme, c’est quand c’est bien monté que c’est intéressant. »

 

L’arrivée absurde de Niels Arestrup, très renfrogné, venu remettre le César de la Meilleure adaptation sur une chanson de La compagnie Créole.

 

Laurent Lafitte, maquillé comme s’il était botoxé à outrance, a provoqué les rires jaunes dans le parterre des actrices, et une franche hilarité chez ses confrères. Le résultat était si bluffant que beaucoup se sont demandé si l’acteur avait sauté le pas.

 

Gérard Darmon, désopilant dans un sketch absurde, autoportrait en « remettant idéal choisi par le comité des César ».

 

Le César du Meilleur discours revient à Philippe Katerine, plus hurluberlu que jamais, qui a remercié Thierry, qu’il incarne dans Le grand bain, d’une manière irrésistible. Et de poser cette question pertinente : « Que deviennent nos personnages quand on les quitte ? »

 

Plus embarrassant…

La remise du César du Public au film Les Tuche 3, d’Olivier Baroux, laisse songeur. Ok ! Tant mieux pour l’équipe et les fans ! Mais était-il besoin de faire monter les acteurs sur scène et de remettre le prix par le père de Kad Merad, façon fête de famille.

Le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda, réalisateur d’ Une affaire de famille, en lice pour les Oscars, étant à Los Angeles, avait pourtant laissé des consignes (dont un discours) à son équipe française en cas de victoire, mais personne n’est venu chercher son César du Meilleur film étranger. Le lauréat de la Palme d’or de Cannes 2018 s’en est désolé et excusé dans les colonnes du Figaro, qui a publié son discours de remerciement le lendemain de la cérémonie.

La légende vivante Robert Redford, venue recevoir un César d’honneur, a évoqué ses souvenirs de jeunesse en France d’une manière un tantinet soporifique. Le sketch diffusé en amont, dont il était le héros, était bien plus réussi.

@Vu/Benaroch/Sipa

 

PALMARÈS

En fait, on n’était pas là pour rigoler…

Avec dix nominations chacun, Le Grand Bain,de Gilles Lellouche et Jusqu’à la gardede Xavier Legrand faisaient figure de favoris. Illustrant la tonalité d’une soirée placée sous le signe du social (l’époque est aux gilets jaunes… ), c’est Xavier Legrand qui a remporté la mise. Son drame sur les violences conjugales, sec et percutant, a raflé quatre César dont ceuxi du Meilleur film et de la Meilleure actrice, pour la touchante Léa Drucker. La comédie de Gilles Lellouche ne sera honorée qu’à travers la récompense dont on se réjouit, de Philippe Katerine, Meilleur acteur dans un second rôle. Force est de constater que En liberté ! l’exquise comédie de Pierre Salvadori, connaîtra un sort encore moins enviable en repartant bredouille malgré ses neuf nominations !

LP/OlivierCorsan

Autre terme entendu au cours de la soirée : la pédo-criminalité. C’est ce fléau que dénonce avec brio Les Chatouilles, autre film social qui avait obtenu un beau succès en salles en 2018. L’adaptation de la pièce autobiographique d’Andréa Bescond, réalisée par ses soins et son compagnon, Eric Métayer, s’est vue attribuer le César de la Meilleure adaptation et du Meilleur second rôle féminin, pour la toujours excellente Karin Viard, arborant un maquillage smoky du meilleur effet.

On se félicite de la victoire de Guyd’Alex Lutz, film sur un chanteur de variété vieillissant, salué par le César de la Meilleure musique (de Vincent Blanchard et Romain Greffe), tandis qu’Alex Lutz est sacré Meilleur acteur, ce qu’il n’a pas volé. « J’aimerais qu’on n’ait pas peur et qu’on continue d’inventer parce qu’il n’y a que l’imagination et la poésie qui font du bien… »

Getty Images

Les frères Sisters (voir critique), le plus américain des films de Jacques Audiard, a fait main basse sur les César de la Meilleure réalisation, Meilleure photo, Meilleur son et Meilleurs décors, ne laissant que des miettes au très beau Mademoiselle de Joncquières (César des Meilleurs costumes) (voir critique). Dans un monde idéal, Cécile de France aurait été sacrée Meilleure actrice pour sa performance.

 

Contant l’histoire d’amour entre deux gamins des rues de la banlieue de Marseille, Shéhérazade, de Jean-Bernard Marlin, avait été plébiscité par la critique lors du dernier festival de Cannes. Il a logiquement été sacré Meilleur Premier film. Dylan Robert et Kenza Fortas, ses deux acteurs principaux, non-professionnels, ont remporté les César des Meilleurs espoirs.

 

On regrettera quand même l’absence de bons et très beaux films parus en 2018, et encensés par la critique, tels Mes Provinciales, de Jean-Paul Civeyrac ou Mektoub My Love : Canto Uno, d’Abdellatif Kechiche, qui révélaient une brochette de jeunes acteurs talentueux, dont seule Ophélie Bau, formidable dans Mektoub My Love, a été saluée par une nomination au César du Meilleur espoir.

@PathéDistribution

Et aussi

Pour avoir suivi durant trois ans la juge Anne Gruwez, Jean Libon et Yves Hinant remportent le César du Meilleur documentaire pour Ni juge ni soumise, premier long-métrage de l’émission culte belge StripTease.

Réalisé par Michel Ocelot, le papa de Kirikou, Dilili à Paris obtient le César du Meilleur film d’animation.

Et enfin, le César AFAP du plus beau look est attribué à la scintillante Virginie Efira

 

 

Oscars 2019

 

Kevin Winter/Getty

« Un point pour ceux qui sont un peu perdus : Il n’y aura pas de maître ni de maîtresse de cérémonie ce soir. Il n’y aura pas de catégorie ‘films populaires’. Et le Mexique ne paiera pas pour le mur. »

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la 91èmecérémonie des Oscars, qui s’est déroulée le 24 février au Théâtre Dolby de Los Angeles, ne restera pas non plus dans les annales. Le maître de cérémonie aurait dû être Kevin Hart, mais après la polémique suscitée par la remontée d’anciens tweets homophobes que l’humoriste avait posté en 2009 et 2011,  l’Académie a décidé de se passer carrément de chef d’orchestre, laissant les intervenants se succéder avec plus ou moins de bagout. Et après une introduction de Queen avec au micro le chanteur Adam Lambert (pas toujours juste), les trois premières remettantes, les humoristes Tina Fey, Maya Rudolf et Amy Poehler ont bien tenté de mettre un peu de peps, mais l’ambiance est très vite retombée.

Kevin Winter/Getty

 

PALMARÈS

Après les critiques des années précédentes, force est de constater que les nominations et le palmarès de cette année ont célébré la diversité, artistes afro-américains et latino-américains en tête.

Sans surprise, même si Roma, d’Alfonso Cuaron et La favorite, de Yorgos Lanthimos faisaient office de favoris avec dix nominations chacun, l’Oscar du Meilleur Film est allé à Green Book, sur les routes du sud, de Peter Farrelly, sorte de Driving Miss Daisy qui narre l’amitié entre un chauffeur italo-américain chargé de conduire un pianiste de jazz noir, Don Shirley, durant sa tournée dans le sud ségrégationniste. Le film remporte aussi les Oscars du Meilleur scénario original et du Meilleur second rôle masculin. C’est la deuxième fois que le surdoué Marhershala Ali, star de la troisième saison de True Detective, est récompensé dans cette catégorie, après son rôle dans Moonlight en 2017.

Le cas Spike Lee

« Every time somebody is driving somebody, I lose ! »

Ce n’est pas tant le fait de ne pas avoir obtenu la récompense suprême qui a agacé Spike Lee, en compétition lui aussi pour l’Oscar du Meilleur film avec BlacKkKlansman (en 1990, l’année du triomphe de Driving Miss Daisy, son film Do The Right Thing était reparti bredouille). On a en effet vu le réalisateur manquer de s’étrangler de rage à l’annonce du lauréat. Il a alors tenté de quitter la salle, mais refoulé par la sécurité, il est revenu s’assoir pour entamer une discussion intense avec son confrère Jordan Peele, réalisateur de Get Out, lui aussi fervent défenseur de la cause noire. Le film de Peter Farrelly a en effet de nombreux détracteurs dans la communauté noire, et en particulier dans la famille du pianiste Don Shirley, qui a accusé le film, dont le scénario a été écrit par un blanc, d’être « une symphonie de mensonges », ce que Viggo Mortensen a réfuté dans les médias.

« Let’s do the right thing ! »

Un peu plus tôt, Spike Lee avait reçu l’Oscar du Meilleur scénario adapté, pour BlacKkKlansman, une plongée dans l’Amérique raciste des années 70 dans laquelle un officier noir intente d’infiltrer le Ku Klux Klan pour mettre à jour ses exactions. C’est le premier Oscar obtenu par le brillant cinéaste, qui s’est littéralement jeté de bonheur dans les bras de Samuel L. Jackson. Il est quand même évident que le film de Spike Lee aurait pu prétendre à la récompense suprême. Sur un même sujet, il est dommage que les votants aient donné la préférence à la plus consensuelle des deux œuvres. Fidèle à lui-même Spike Lee a livré un discours engagé :

« L’élection présidentielle de 2020 est toute proche. Mobilisons nous, soyons tous du bon côté de l’histoire. Choisissons l’amour au lieu de la haine. Faisons la chose juste ! »

 

« Les enfants, j’espère que vous êtes devant la télé, parce que ça ne se reproduira pas ! »

La Favorite (voir critique), encensée depuis sa parution sur les écrans, n’a pas réussi le même tour de force qu’au BAFTA (les Oscars britanniques) début février, où le film avait raflé sept trophées dont celui du Meilleur film britannique. Un seul Oscar est venu saluer la tragi-comédie de Yorgos Lanthimos. Damant le pion à sa consœur américaine Glenn Close (qui échoue pour la septième fois aux Oscars…), Olivia Colman a légitimement été couronnée Meilleure actrice pour sa performance réellement bluffante. Son discours, entre rires et larmes, a littéralement illuminé la soirée.

 

Lui aussi avait triomphé aux BAFTA (et aux Gloden Globes). Rami Malek reçoit l’Oscar du Meilleur acteur pour son incarnation jubilatoire de Freddie Mercury dans Bohemian Rhapsody (voir critique). Le film de Bryan Singer, controversé sur le plan historique, remporte également les Oscars du Meilleur montage, montage sonore, et mixage sonore.

 

Roma : Mexican power 

Et donc, le Mexicain Alfonso Cuarón n’a pas été pénalisé pour avoir choisi la plate-forme vidéo Netflix comme producteur/diffuseur de son bijou en noir et blanc, quasi-autobiographique. Cette chronique du quotidien d’une jeune employée de maison à Mexico (dont Roma est un quartier) durant les années 70 lui vaut l’Oscar du Meilleur réalisateur, mais aussi de la Meilleure photographie (il est le directeur photo du film) et du Meilleur film étranger. Déjà lauréat de deux Oscars (réalisations et montage) pour Gravity en 2014,  Alfonso Cuarón peut désormais aligner quatre statuettes sur sa cheminée. Et ce n’est sûrement pas fini. Pour rappel, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick ou John Cassavetes n’en ont pas décroché un seul…

Comme Thierry Frémaux, on peut néanmoins s’interroger sur la présence aux Oscars d’un film uniquement diffusé sur une plate-forme vidéo. Steven Spielberg lui-même s’en est affligé il y a quelques jours, suscitant une vaste foire d’empoigne sur Twitter entre les pro-Netflix (arguant du fait que la plate-forme propose de financer des œuvres qui n’existeraient pas sans elle), et les puristes pour qui un film doit se voir au cinéma avant tout.

« Dieu est amour »

Après avoir obtenu un Golden Globe, la pétillante Regina King reçoit l’Oscar du Meilleur second rôle féminin pour sa performance dans If Beale Street Could Talk en remerciant sa mère et… Dieu.

Valerie Macon/AFP/Getty

Discrimination positive

On notera le succès de Black Panther. Sur les sept nominations (très étonnant pour un divertissement très très très léger, qui disons le tout net, n’avait rien à faire ici), le film Marvel de Ryan Coogler a obtenu les Oscars de la Meilleure musique (Ludwig Göransson), Meilleurs décors et Meilleurs costumes. 

Les grand perdants

Malgré ses huit nominations A Star Is Born, de Bradley Cooper, ne repart qu’avec l’Oscar de la Meilleure chanson (« Shallow »co-écrite par Lady Gaga) que Lady Gaga et Bradley Cooper ont interprété avec beaucoup d’émotion au cours de la soirée. Camouflets pour Vice d’Adam McKay qui n’est salué que pour les Meilleurs maquillages, ainsi que pour First Man, la merveille de Damien Chazelle, qui n’obtient qu’un Oscar, pour les Effets spéciaux (voir critique).

Et dans cette soirée où les légendes Barbra Streisand et Bette Midler étaient de sortie, l’Oscar du plus beau look AFAP est attribué à Brie Larson (en Céline par Hedi Slimane).
Frazer Harrison/Getty

Razzies 2019

Le 23 février, la veille des Oscars, avait lieu la cérémonie des Razzie Awards, qui récompense le pire du cinéma.

Le Razzie du Pire Film de 2018 a été attribué à Holmes & Watson, d’Etan Coen, qui remporte également les trophées du Pire Réalisateur, Pire Second rôle masculin (John C. Reilly), et du pire remake.

Melissa McCarthy s’est vue couronnée du Razzie de la Pire actrice de l’année pour son rôle dans Carnage chez les Puppets, de Brian Henson.

Et le Pire Acteur de 2018 n’est autre que Donald Trump pour sa piètre performance dans le documentaire Fahrenheit 9/11 de Michael Moore.

A L’ANNÉE PROCHAINE !