LA MORT AUX TROUSSES et LA SIRÈNE DU MISSISSIPPI au Studio

En avril, on ne se découvre pas d’un fil(m), on va au cinéma. Au Havre, ce mois-ci, c’est au Studio qu’on peut redécouvrir des films de John Ford, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, Dino Risi, Tex Avery, mais aussi le vénéneux Passion (1964) de Yasuzo Masumura, grande figure de la Nouvelle vague japonaise, ou Zorba le Grec (1964) de Michael Cacoyannis, pour revoir Anthony Quinn et Alan Bates danser le sirtaki (danse inédite, créée spécialement pour le film).

Zorba

On ne se privera pas non plus des deux chefs-d’œuvre ci-après, dont le premier, fondateur par essence et truffé de scènes d’anthologie, s’impose encore aujourd’hui comme une géniale leçon de cinéma.

Programme du studio

La mort aux trousses (North By Northwest)

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Alfred Hitchcock
1959

Victime d’un quiproquo, Roger Thornhill (Cary Grant), publiciste sans histoires, est enlevé par des espions qui le prennent pour un agent du contre-espionnage américain du nom de George Kaplan. Il réussit à échapper à ses agresseurs, mais personne ne veut croire à son aventure. Pour prouver sa bonne foi, Roger Thornhill se lance dans une dangereuse course-poursuite à travers les Etats-Unis, accompagné par une blonde mystérieuse (Eva Marie Saint)…

Quintessence de l’art et du savoir-faire d’Alfred Hitchcock, La mort aux trousses est probablement son film le plus populaire, dont on ne compte plus les rediffusions à la télévision. Cet ambitieux projet est né de la plume subtile du scénariste Ernest Lehman, qui travaillait en grande complicité avec le maître (Le titre original, North By Northwest est tiré d’Hamlet de Shakespeare). Tout aussi cynique mais plus léger que les deux films précédents du cinéaste (Le faux coupable et Sueurs froides), dont le sérieux lui avait été reproché par les critiques soucieux de voir la comédie disparaître de son univers, ce blockbuster avant l’heure est un déferlement d’humour, de sensualité, d’action et de suspense, transcendé par la fameuse « Hitchcock Touch » qui lui confère son charme inimitable. Tourné de part en part des Etats-Unis (Manhattan, Long Island, Chicago, Californie…), le film est truffé de scènes appartenant désormais à la mémoire collective, comme la poursuite de Cary Grant par un avion, ou la fameuse séquence du Mont Rushmore (qui fut en fait tournée en studio). Même si les cinéphiles citent plus volontiers Sueurs froides (Vertigo), La mort aux trousses reste un chef-d’œuvre absolu.

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 Rédigée pour fnac.com en août 2001

 

La sirène du Mississippi

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François Truffaut
1969

Directeur d’une fabrique de cigarettes à La Réunion, Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo) doit épouser Julie Roussel, qu’il a rencontrée par une petite annonce et qu’il ne connaît que par ses lettres et un portrait. Or, la Julie Roussel (Catherine Deneuve) qui débarque du bateau “Le Mississippi” ne ressemble pas du tout à sa photo. Bien plus jolie, elle prétend lui avoir envoyé un faux portrait pour qu’il ne l’épouse pas uniquement pour sa beauté. Séduit, Louis se marie avec cette jeune femme étrange. Peu de temps après, il découvre qu’elle s’est s’enfuie avec sa fortune

A l’instar du précédent La mariée était en noir, ce thriller psychologique était inspiré d’un roman noir de l’auteur américain William Irish, qui avait signé le roman sous le pseudonyme de Cornell Woolrish. Face à une Catherine Deneuve inquiétante en meurtrière glaciale et dénuée d’émotion, Jean-Paul Belmondo surprenait dans ce rôle de victime de l’amour, totalement à contre-emploi. C’est peut-être la raison de l’échec essuyé par le thriller à sa sortie, en 1969. François Truffaut lui-même considérait ce film-fleuve (de deux heures) comme malade de trop de dialogues et de scènes interminables. Pourtant, cette œuvre sous-estimée explore brillamment les méandres de l’amour impossible, thème que le réalisateur traitera à nouveau (et avec plus de succès) en 1983 dans La femme d’à côté, où la femme est plus que jamais liée à la mort. Certaines répliques du film sont restées dans les mémoires :
Louis : « Tu es si belle, quand je te regarde, c’est une souffrance.
Julie : Pourtant, hier tu disais que c’était une joie.
Louis : C’est une joie et une souffrance. »

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Rédigée pour fnac.com en juin 2003 

Programme du studio

GONE GIRL

Dans son dixième long-métrage, adapté du best-seller de Gillian Flynn, David Fincher réveille Hitchcock, Lang et tutoie De Palma, mais ne convainc pas tout à fait. Et même s’il a emballé la critique et fait un tabac dans les salles, ce thriller conjugal macabre n’est qu’une semi-réussite. Explications… (pas de spoilers dans cette chronique)

 

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« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées, le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange, mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » Alfred de Musset On ne badine pas avec l’amour.

 

Gone Girl

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David Fincher
2014 (dans les salles françaises depuis le 8 octobre)

Dans une bourgade du Missouri… Alors qu’il rentre chez lui pour fêter avec son épouse Amy (Rosamund Pike) leur cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne (Ben Affleck) découvre son salon saccagé et constate que celle-ci a disparu. Enlèvement ? Assassinat ? La police, dépêchée sur les lieux, le considère vite comme le suspect numéro un. Aux yeux des médias et de la population qui s’emballent aussitôt pour l’affaire, Nick, beau gosse un peu trop souriant, a tout du coupable idéal, d’autant que jour après jour, les preuves s’accumulent contre lui…

Le dernier film en date de David Fincher fait mentir Alfred de Musset. Le mariage, c’est l’enfer ! Et Gone Girl va apporter de l’eau au moulin des opposants à la vie à deux. Fidèlement adapté d’un best-seller de Gillian Flynn paru en 2012 (Les apparences, Editions Sonatine) – l’écrivain a également signé le scénario — le thriller catapulte dans l’histoire d’un couple, d’abord idyllique, qui se désagrège au gré des déconvenues. Nick découvre qu’il a épousé une femme intelligente mais « compliquée » (« une emmerdeuse » comme le lui rappelle sa sœur, incarnée par l’épatante Carrie Coon), et ce qui lui paraissait ludique dans leur relation ne l’est plus. Quel enfer de devoir chaque jour s’efforcer de rester à la hauteur d’une femme exigeante ! Dans le journal intime d’Amy, retrouvé après sa disparition, elle déplore quant à elle le laisser-aller, la veulerie et la médiocrité de son époux, un loser pour qui la culture ne se résume qu’aux émissions de téléréalité. Certes, le désamour pour son conjoint ne conduit pas pour autant au crime, sauf qu’ici les preuves sont accablantes. Un peu trop peut-être… La manipulation et les faux-semblants n’ont pas de secrets pour le réalisateur de Seven, The Game et Fight Club, lequel semble ici se délecter de fausses pistes, de flash-backs trompeurs, de personnages douteux et de rebondissements spectaculaires. La noirceur et le cynisme ambiants font froid dans le dos (Fincher est aussi le producteur du sommet de cynisme qu’est l’excellente série américaine House Of Cards). C’est à un lynchage, non seulement du couple (parfaitement interprété par Ben Affleck et la British Rosamund Pike), mais de la société du spectacle américaine tout entière qu’on assiste, et Gone Girl, d’une cruauté phénoménale, ne fait pas dans la dentelle. Pourtant, on déchante lorsque l’intrigue policière cède totalement la place à l’horreur, au grand guignol et à la comédie macabre. Le film (de 2 h 29 quand même), perd alors de sa pertinence. L’esbroufe, les invraisemblances et les ellipses faciles finissent par gripper la belle mécanique hitchockienne conçue par Fincher et sa scénariste, suscitant chez le spectateur davantage de frustration que de jubilation.
Et avec : Neil Patrick Harris, Tyler Perry, Kim Dickens, Patrick Fugit, Missi Pyle, Emily Ratajkowski, Sela Ward…

BANDE-ANNONCE

 

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BUNNY LAKE A DISPARU/L’HÉRITIÈRE

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Il est souvent bon de revenir aux classiques. On est parfois surpris de la vitalité et de la puissance qui émanent de certaines de ces œuvres qui n’ont rien à envier aux productions récentes. Bunny Lake a disparu, d’Otto Preminger et L’héritière, de William Wyler sont de celles-là. Rééditées en DVD cet été, elles sont des leçons d’écriture, de jeu et de mise en scène.

 

 Bunny Lake a disparu (Bunny Lake Is Missing

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Otto Preminger
1965
DVD Wild Side Video paru en juin 2014 dans la collection Les Introuvables Fnac

Ce matin-là, c’est un peu en retard qu’Ann Lake (Carol Lynley), Américaine fraîchement débarquée à Londres, dépose Bunny, sa fille de quatre ans, à l’école maternelle où elle l’a inscrite. Mais les institutrices sont déjà dans leur classe, et elle ne trouve aucun responsable à qui la confier. Comme les déménageurs l’attendent, la jeune femme, pressée, finit par suivre le conseil de la cuisinière de laisser Bunny dans la salle d’accueil. Lorsqu’elle revient la chercher à midi, la petite fille est introuvable, et personne ne semble même l’avoir vue. Le commissaire de police (Laurence Olivier), dépêché peu de temps après sur les lieux, finit par douter de l’existence réelle de l’enfant…

Vingt ans après Laura, son chef-d’œuvre, Otto Preminger revient au film noir avec ce thriller à suspense haletant qui témoigne de l’immense savoir-faire du cinéaste américain d’origine autrichienne, fasciné par le chaos, la folie et les névroses féminines. Le film est une libre adaptation du roman de Marryam Modell (alias Evelyn Piper) par les prolifiques dramaturges anglais Penelope et John Mortimer (père de l’actrice Emily Mortimer). Dès les premières images, on est happé par l’étrangeté de la situation, par la beauté fragile de la blonde Carol Lynley, et par cette tension qui va crescendo. Le mystère s’épaissit au fur et à mesure d’une intrigue qui multiplie les fausses pistes et les personnages troubles ou excentriques (interprétés, entre autres, par les intenses Noel Coward et Keir Dullea, futur astronaute de 2001, l’odyssée de l’espace…). La photo magnifique en noir et blanc rend hommage au Londres des sixties, le fameux swinging london (on peut y voir et entendre le groupe pop The Zombies, dans son propre rôle, chanter à la télévision « Just Out Of Reach ») et confère au film tourné en décors naturels une modernité évidente, accentuée par la musique de Paul Glass. Film sur la folie dans lequel les apparences sont trompeuses, Bunny Lake a disparu possède des points communs avec Psychose d’Alfred Hitchcock, paru cinq ans plus tôt, et pas seulement le générique astucieux de Saul Bass — même suspense diabolique, même penchant pour le grand guignol — Et si le film revêt des atours de cauchemar, il n’est pas exempt d’humour et d’une certaine ironie, celle véhiculée par le commissaire Newhouse, incarné avec brio par Laurence Olivier. Ainsi, lorsqu’un protagoniste évoque les passagers et le chauffeur du bus emprunté par Ann et sa fille le matin, qui pourraient se souvenir d’elles, le policier répond de manière laconique : « Les passagers sont difficiles à retrouver. Quant aux chauffeurs de bus, ils sont rarement observateurs, ce sont plutôt des rêveurs, des philosophes, quelque chose dans le genre. Une manière de se protéger sans doute… ».

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The Zombies « Just Out Of Reach »

 

Test DVD :

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Interactivité **
Parue dans la collection Les Introuvables de Wild Side Video, consacrée à l’âge d’or du cinéma américain, cette édition profite d’une interview instructive du critique Olivier Père (21 minutes), directeur délégué d’Arte France Cinéma, qui replace ce film longtemps sous-estimé dans la filmographie de Preminger.

Image ***

Format : 2.35
Très belle image en noir et blanc, contrastée et lumineuse.

Son : ***
DD 2.0 en anglais sous-titré et français
Sous-titres français non imposés
Une piste dynamique, plus équilibrée en version originale, qui sert les montées de tension et la musique de Paul Glass.

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 L’héritière (The Heiress) : Eloge de la cruauté

lheritiere-the-heiress-william-wyler-1949-L-JU9vDX « Yes I can be very cruel. I have been taught by masters. »

William Wyler
1949
DVD paru dans la Collection Universal Classics en août 2014

A la fin du XIXe, dans une splendide demeure de Washington Square à New York, vivent la timide Catherine Sloper (Olivia de Havilland), et son père veuf (Ralph Richardson), médecin richissime et tyrannique. La jeune fille est une source de déception pour ce dernier, qui la juge inintéressante et dépourvue d’attraits. Aussi, lorsque le séduisant Morris Townsend (Montgomery Clift), rencontré dans un bal, se met à faire à la jeune héritière une cour empressée, le docteur Sloper le soupçonne aussitôt d’être un coureur de dot. Mais Catherine, naïve et follement éprise du jeune homme, ne veut rien entendre…

D’une rare violence psychologique, ce film implacable, précis comme une horloge suisse, n’a pas pris une ride depuis sa parution en 1949. La descente aux enfers de l’infortunée Catherine Sloper, humiliée et trahie, reste d’une cruauté effroyable. Récompensé en son temps par quatre Oscars (Meilleure actrice, Meilleurs costumes, Meilleure musique et Meilleure direction artistique), L’héritière doit sa réussite à l’exigence de son écriture, la méticulosité diabolique de sa mise en scène et l’engagement de ses acteurs. Dix ans après avoir campé la belle Marian dans Les Aventures de Robin des Bois, aux côtés d’Errol Flynn, Olivia de Havilland impressionne dans ce rôle ingrat qu’elle souhaitait incarner à tout prix depuis qu’elle avait vu à Broadway la pièce de Ruth et Augustus Goetz, adaptation sombre du roman Washington Square, écrit par Henry James en 1880. C’est également l’actrice qui a amené le projet à son ami William Wyler, cinéaste prestigieux qui venait d’être couronné de l’Oscar de la mise en scène pour Les plus belles années de notre vie. A la demande du cinéaste, les auteurs de la pièce ont eux-mêmes signé le scénario de cette adaptation. Très proche de l’univers d’Orson Welles, le cinéma de William Wyler utilise admirablement l’espace, même en huis clos, et lorgne vers le gothique. Ainsi, la maison des Sloper, à l’atmosphère mortifère, semble se refermer sur la malheureuse Catherine. Et si la musique du compositeur symphonique réputé Aaron Copland se fait l’écho des sentiments des personnages, la petite mélodie de « Plaisir d’amour », célèbre chanson créée au XVIIIe siècle, revient régulièrement hanter le film. La caméra de Wyler traque la moindre émotion sur le visage des comédiens. Et tous rivalisent de talent. L’acteur shakespearien Ralph Richardson, en père rigide et tyrannique est aussi glacial que Miriam Hopkins, en tante inconsidérément entremetteuse, est généreuse. Quant au jeune premier Montgomery Clift, la modernité de son jeu sied à merveille à ce personnage ambigu et manipulateur, annonciateur de celui qu’il incarnera deux ans plus tard dans le tragique Une place au soleil.

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Test DVD :

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Interactivité
Cette réédition DVD, ne propose aucun supplément, contrairement à l’édition Collector parue chez Carlotta il y a cinq ans, qui était dotée d’une introduction de Christian Viviani, critique à Positif.

Image ***
Format : 1.33
L’édition reprend visiblement le master restauré haute définition de l’édition de Carlotta, même si l’image (en noir et blanc) apparaît souvent moins contrastée et plus lumineuse. Les quelques défauts (petits flous, vacillements) qui subsistent ne nuisent pas au confort de visionnage.

Son : **
Sous-titres français non imposés
Le DD mono alloué à l’unique piste sonore est clair et dynamique.

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