DUEL AU SOLEIL/L’HOMME TRANQUILLE

Deux classiques flamboyants et inclassables viennent de paraître en Blu-ray et DVD, dans des éditions superbement restaurées. Chez Carlotta, Duel au soleil est flanqué d’un livre érudit du spécialiste Pierre Berthomieu qui revient sur la création de cette tragédie épique et baroque aux atours de western vénéneux, amoureusement couvée par son producteur, le magnat David O’Selznick. Edition DVD plus minimaliste chez Films Sans Frontières, mais tout aussi incontournable, celle de L’homme tranquille, ode à l’Irlande qui valut à John Ford le quatrième Oscar de sa carrière. Deux chefs-d’œuvre, et succès populaires, portés par des actrices incandescentes : Jennifer Jones et Maureen O’Hara. 

 


« Pearl, who was herself a wild flower, sprung from the hard clay, quick to blossom and early to die. » Extrait du prologue dit par Orson Welles, en voix-off

 

Duel au soleil (Duel In The Sun)

King Vidor et quelques autres…
1946
En édition Ultra Collector à tirage limité chez Carlotta depuis le 21 mars 2018

Pearl Chavez (Jennifer Jones) est métisse. La jeune fille a la beauté du diable, mais un bagage familial peu enviable. Scott Chavez (Herbert Marshall), son père blanc, est un homme déchu et faible, affligé par la conduite de son épouse indienne, infidèle et aguicheuse. Un soir, c’est l’humiliation de trop. Scott tue sa femme et l’amant de celle-ci. Condamné à mort, il envoie Pearl se réfugier au Texas, chez sa cousine et seule femme qu’il a aimé, Laura Belle McCanless (Lilian Gish), dont le mari (Lionel Barrymore) est un puissant propriétaire terrien. L’arrivée de la jeune fille va attiser les tensions, notamment entre Jesse et Lewt, les deux fils McCanless (Joseph Cotten et Gregory Peck), dont l’un, diplômé en droit, est aussi pondéré et bienveillant que le second, véritable fripouille, est impulsif et passionné…

 Le temps des folies… C’est sous ce titre que Pierre Berthomieu narre l’épopée du tournage de ce western atypique, qui préfigure ceux des productions pharaoniques qui mettront à terre Francis Ford Coppola et Michael Cimino. Car Duel au soleil est le film de la démesure et le reflet de la folie de son producteur, qui voulait réitérer l’exploit d’Autant en emporte le vent. A la source, il y a le roman, homonyme, écrit en 1944 par Niven Busch. Auteur bien connu du monde du cinéma (L’incendie de Chicago et Les furies ont été portés avec brio à l’écran en 1938 et 1950), Busch est aussi un scénariste prisé. Il a notamment collaboré à La vallée de la peur, de Raoul Walsh, et au Facteur sonne toujours deux fois, de Tay Garnett. C’est lui qui est à l’origine du projet d’adaptation de Duel au soleil, qu’il souhaite produire pour la RKO. Mais la défection des stars sollicitées (Teresa Wright — l’épouse de Busch — Hedy Lamarr, Veronica Lake, John Wayne — dans le rôle de Lewt) vont le pousser à se tourner vers David O’Selznick, dont il pressent que la protégée, Jennifer Jones, sera une Pearl Chavez éblouissante. L’avenir va lui donner raison, mais le fameux producteur ne mettra pas longtemps avant de s’approprier le projet. Fin 1944, il rachète les droits du livre à RKO, et engage King Vidor, chantre de l’Amérique et spécialiste des superproductions, pour le réaliser. David O’Selznick fera remanier plusieurs fois le scénario original écrit par Busch et H. P. Garrett, et rendra fou King Vidor qui, en août 1945, excédé par son ingérence, finira par lui rendre son tablier après sept mois de tournage. Le film sera achevé dans la douleur (en ayant largement affolé budget et calendrier), en grande partie par William Dieterle, puis Otto Brower. D’autres, tel Joseph von Sternberg, filmeront quelques scènes… Duel au soleil est donc un film bancal, rejeton d’un producteur mégalo, mais dont la magnificence crève n’importe quel écran. Le Technicolor confère aux ciels rougeoyants de ces paysages d’Arizona (où le film a été tourné) des accents irréels, accentués par des matte paintings à la fois kitsch, baroques et surréalistes. Les personnages sont excessifs, les cavalcades géantes, la musique de Dimitri Tiomkin, grandiloquente, et les sentiments, exacerbés. A l’histoire de l’Ouest (on notera la présence judicieuse des légendaires Lillian Gish, Lionel Barrymore et Walter Huston) se mêle une tragédie familiale, hantée par de vieilles rancunes et des trahisons. Selznick joue avec le feu, et son mélodrame flirte constamment avec les limites du Code Hays (les censeurs interviendront quand même, et une scène d’une danse suggestive de Pearl sautera au montage ). Soixante-douze ans après, l’audace de ce film, non dénué de sadisme et de cruauté, est encore plus saisissante. Le traitement réservé à Pearl, et le mélange passion-répulsion qui la lie à Lewt ont de quoi faire hurler les féministes et défenseurs des droits des femmes. Qu’importe ! Cette vision, grandiose, des amants qui rampent l’un vers l’autre après s’être entre-tués, reste une scène d’anthologie. En 1986, Etienne Daho lui rendra hommage à sa façon dans sa chanson Duel au soleil, où l’on retrouve la même sensualité torride qui anime cette œuvre fulgurante sur le désir et la passion.
2 h 09 Et avec : Charles Bickford, Harry Carey, Joan Tetzel, Butterfly McQueen, Scott McKay…

 

 

 

Test Coffret Ultra Collector (Blu-ray+DVD)

Interactivité ****
Il s’agit du numéro 9 de l’épatante collection des coffrets Ultra Collector Carlotta. Son visuel est l’œuvre du dessinateur et écrivain américain Greg Ruth. Outre le livre de 200 pages sur la «  fabrication » de Duel au soleil, détaillée avec une précision diabolique par Pierre Berthomieu, avec 50 photos inédites à l’appui, le film est enrichi de deux suppléments exceptionnels. Dans le premier, les enfants de Gregory Peck reviennent sur ce rôle de méchant, plutôt rare dans la carrière de leur père, un contre-emploi qu’il a joué avec gourmandise. Le deuxième est une interview du fils de David O’Selznick, qui s’attarde sur la relation tumultueuse entre son père et sa muse, Jennifer Jones. Des bandes-annonces d’époque complètent le programme, identique au Blu-ray et DVD. A noter que le film est proposé avec son prélude et son postlude.

Image Blu-ray ****
Format : 1.33 respecté
Cette image en Haute-Définition est une merveille. Les couleurs explosent à l’écran. Le piqué ne souffre que de très rares imperfections.

Son Blu-ray ***
DTS Master Audio 1.0 en anglais sous-titré et français
Un peu plus puissante dans la version française, cette piste non compressée est claire, équilibrée et dynamique.

Cette édition est parue en tirage limité à 2000 exemplaires, mais des éditions simples, Blu-ray et DVD, sont également disponibles.

 

 

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« Qu’est-ce que The Quiet Man sinon l’histoire d’un type qui a tellement envie d’une fille, qu’il l’épouse sur-le-champ, et passe le reste du film à essayer de coucher avec ? » John Ford (entretien avec Axel Madsen publié dans Les Cahiers du Cinéma en 1966)

  

L’homme tranquille (The Quiet Man)

John Ford
1952
En édition DVD restaurée et remastérisée HD depuis le 26 février chez Films Sans Frontières

Sean Thornton (John Wayne), ancien boxeur qui a fait carrière en Amérique, revient à Inisfree, son village natal, en Irlande. Il a la ferme intention d’acheter le cottage familial pour s’y installer définitivement. Mais cette maison est également convoitée par le colérique Red Will Danaher (Victor McLaglen), qui a une sœur (Maureen O’Hara) au tempérament aussi volcanique que lui, et dont Sean tombe fou amoureux. Le Yankee va découvrir que dans ce Connemara aux traditions ancestrales, le bonheur en passe par le respect des us et coutumes, même les plus absurdes…

 John Ford aura attendu quinze ans pour réaliser L’homme tranquille, l’hommage au pays d’origine de ses parents, quitté pour émigrer aux Etats-Unis en 1872 (le véritable nom de John Ford était Sean Aloysius O’Feeney). C’est en effet à la fin des années trente que le cinéaste acquiert les droits de la nouvelle éponyme, écrite par l’Irlandais Maurice Walsh, publiée, cette même décennie, dans le Saturday Evening Post. Il envisage même d’associer à ce projet l’écrivain Richard Llewellyn (dont il adaptera le roman Qu’elle était verte ma vallée en 1941). Mais en dépit de son enthousiasme, le réalisateur ne parvient pas à convaincre les studios du potentiel commercial de cette romance irlandaise. Ce n’est qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle il a participé, que Ford peut enfin donner vie au projet. Entre-temps, il a fondé sa propre compagnie de production, Argosy Pictures, avec son complice directeur photo, réalisateur, producteur et aventurier Merian C. Cooper, et réécrit le scénario avec Franck S.Nugent, autre fidèle. Ses deux acteurs préférés, Maureen O’Hara et John Wayne, sont de l’aventure, ainsi que toute l’équipe habituelle du réalisateur. O’Hara était si emballée par le projet que, pour alléger le budget, elle a tapé elle-même les pages du script. Tourné dans une ambiance familiale (un des frères de John Ford et deux de Maureen O’Hara jouent dans le film), dans le Connemara, la région des ancêtres du cinéaste, L’homme tranquille est une des rares comédies de Ford (on y trouve même des accents hawksiens). L’Irlande y est idéalisée, sublimée par le Technicolor (le film remportera l’Oscar de la Meilleure Photo), et les traditions catholiques et gaéliques sont dépeintes avec bienveillance et un humour bon enfant. Cette célébration solaire de la vie et du tempérament irlandais (bagarreur mais chaleureux) aborde avec légèreté et truculence les discordances et les conflits (religion et politique y compris… ) L’homme tranquille est aussi le film de Ford qui traite le plus ouvertement de sexe. Le couple John Wayne-Maureen O’Hara fait littéralement des étincelles et la sensualité de l’actrice à la chevelure flamboyante crève l’écran. Mais même le sexe, en Irlande, se règle en place publique. La frustration de Sean qui ne peut consommer son mariage à cause d’une histoire de dot dans laquelle il refuse d’intervenir, devient l’affaire du village. Malgré ses réticences dues à un drame lié à son passé de boxeur, mais aussi à un certain rejet de ces pratiques archaïques, le Yankee devra se retrousser les manches et gagner ses galons de véritable Irlandais et d’époux légitime. Enfin, le film a son petit mystère : pour les besoins du dernier plan, John Ford avait demandé à Maureen O’Hara de murmurer une petite phrase à l’oreille de John Wayne, qui provoquerait la stupéfaction de ce dernier. Ni le cinéaste, ni ses deux acteurs n’en ont jamais révélé la teneur.
2 h 09 Et avec : Barry Fitzgerald, Ward Bond, Mildred Natwick, Francis Ford, Charles B. Fitzsimons, James O’Hara…

 

Test DVD :

Interactivité
Rien de rien, hélas !

Image ***
Format : 1.33 respecté
Il s’agit probablement de la plus belle image du film à ce jour. Les contrastes sont homogènes, les couleurs chatoyantes. Seul un léger grain subsiste, mais jamais nuisible. En clair : un ravissement !

Son ***
DD 2.0 en anglais et anglais sous-titré français
Une seule piste au programme qui ne propose pas de version doublée en français. Elle se révèle dynamique et équilibrée, tout à fait à la hauteur des attentes.

LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT, LE LIVRE

Mis à l’honneur au sein de la Rétrospective John Ford que l’on peut découvrir jusqu’au 23 février 2015 à la Cinémathèque de Paris (avec, le 13 février, une conférence du directeur de la programmation et critique Jean-François Rauger sur le film), le chef-d’œuvre de John Ford revient aussi en librairie, dans la collection Frontières éditée par Télémaque, dédiée aux livres qui ont inspiré les plus grands westerns. Après Les Cheyennes de Mari Sandoz, Little Big Man de Thomas Berger et La flèche brisée d’Elliott Arnold, La prisonnière du désert, d’Alan Le May, bénéficie d’un ouvrage complet et surtout d’une traduction intégrale. On y trouve une préface du producteur et scénariste Andrew J. Fenady (Chisum) consacrée à John Wayne, et un avant-propos Eric Leguèbe (le journaliste et critique, spécialiste de John Ford, est disparu en 2002), truffé d’anecdotes sur l’adaptation et le tournage du western mythique.

La prisonnière

« Ces gens-là avaient cette forme de courage, qui, peut-être, est le plus précieux don de l’être humain : le courage de ceux qui simplement persévèrent, passent à l’épreuve suivante, au-delà de toute endurance raisonnable, pensant rarement à eux-mêmes comme à des victimes, et surtout ne se prenant jamais pour des héros. » Alan Le May, épigraphe du livre La prisonnière du désert

 

La prisonnière du désert (The Searchers)

 

La prisonn

Alan Le May
1954 – Nouvelle édition française, traduction intégrale (par René Tesnière) revue et corrigée, parue le 22 janvier 2015 aux Editions Télémaque – 368 pages (18 euros)

Quelques années après la Guerre de Sécession, le Texas, territoire indien déserté par l’armée et les Rangers, est isolé et dangereux. Un soir, des Comanches assaillent le modeste ranch d’Henry Edwards, et massacrent toute la famille, sauf les deux filles, Lucy et la jeune Debbie, qu’ils enlèvent. Très vite, le cadavre de Lucy est retrouvé, mais tout porte à croire que Debbie est vivante. Durant des années, Amos, le frère d’Henry, et son neveu Martin, vont traquer les ravisseurs. Mais plus le temps passe et plus Amos redoute de retrouver une étrangère…

Dans le western, « il y a un avant et un après La prisonnière du désert » affirme Eric Leguèbe dans la préface du livre d’Alan Le May. Paru en 1956, la même année qu’une cinquantaine de westerns, dont les excellents Coup de fouet en retour, de John Sturges, La loi du Seigneur de William Wyler ou encore Sept hommes à abattre de Budd Boetticher, le film de John Ford, par son caractère épique et universel, est celui qui transcende le genre et continue d’inspirer tout le cinéma américain. Depuis 2008, il est d’ailleurs considéré par l’American Film Institute comme le plus grand western de tous les temps.

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Jeffrey Hunter et John Wayne dans La prisonnière du désert, 1956

A l’origine de ce chef-d’œuvre absolu, il y a un livre d’Alan Le May, écrivain américain né en 1899 à Indianapolis, et disparu en 1964 après avoir signé de nombreux romans sur l’Ouest ainsi que des scénarios de westerns qu’il a parfois produits (avec sa compagnie Lemay-Templeton, Eagle Lion). De ses livres adaptés au cinéma, on retiendra, entre autres, le magnifique Le vent de la plaine (The Unforgiven), de John Huston, non sans similitudes avec La prisonnière du désert. Audrey Hepburn y campait une jeune fille adoptée à sa naissance par une famille de pionniers. Soupçonnée d’être indienne, elle se retrouvait cruellement bannie de sa communauté à laquelle elle inspirait une véritable haine.

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Burt Lancaster et Audrey Hepburn dans Le vent de la plaine (The Unforgiven) de John Huston, 1960

Ce thème du racisme et de l’intolérance, qui se trouve également au cœur de la Prisonnière du désert, a longtemps jeté l’opprobre sur John Ford et le conservateur notoire John Wayne lui-même, son personnage affichant dans le film sa haine envers les Indiens. Pourtant, le western, encore plus que le livre dont il est adapté (par le prestigieux journaliste et scénariste Frank S. Nugent), dénonce au contraire les exactions et les humiliations infligées au peuple indien par l’armée américaine soucieuse de défendre les colons. Les certitudes du personnage ambigu incarné par John Wayne (Ethan sera le rôle préféré de la carrière de l’acteur au point qu’il prénommera ainsi l’un de ses fils) seront ébranlées au fur et à mesure de cette traque infernale. Eric Leguèbe souligne d’ailleurs l’amitié que John Ford entretenait avec les Indiens Navajos de Monument Valley, où a été tourné le film, et auxquels il a confié des rôles de Comanches. Les Cheyennes, entre autres, témoigne à quel point le cinéaste s’est fait un point d’honneur à dépeindre, avec le plus d’authenticité possible, la réalité de la vie des Indiens, constamment bernés par le gouvernement américain, responsable d’un des plus grand génocides de l’histoire.

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Sal Mineo dans  Les Cheyennes (Cheyenne Autumn), John Ford (1964)

La prisonnière du désert illustre aussi magnifiquement le conflit entre civilisation et vie sauvage. Alan Le May, comme le révèle Eric Leguèbe, s’était inspiré pour cette épopée d’une histoire vraie survenue en 1864. Un ouvrier agricole noir avait défrayé la chronique au Texas pour avoir recherché et sauvé, après une longue traque, des membres de sa famille et de son employeuse, enlevés lors d’un raid sanglant de Comanches et de Kiowas. Au fil de la lecture, on notera quelques différences avec l’adaptation, qui reste malgré tout très fidèle au livre (entre autres, Ethan se prénomme Amos, Laurie finit par en épouser un autre, et la conclusion n’est pas tout à fait la même). Le style est âpre, sans fioritures, mais les admirateurs du film éprouveront à la lecture une émotion étrange, peut-être celle que procure la certitude que les mots d’Alan Le May étaient prédestinés à la caméra de Ford et à la puissance visuelle de son cinéma.

 

« Cependant, Mart et Amos fouillaient partout, attendaient, alors que Bonnet Bleu n’arrivait toujours pas. Au début du printemps, ils achetèrent d’autres chevaux, d’autres mulets, regarnirent leurs ballots, et, une fois de plus, se mirent à la recherche d’Indiens qui sans cesse s’éloignaient et se dérobaient dans les régions désolées de leur territoire. »

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La prisonnière du désert, John Ford, 1956, avec John Wayne, Jeffrey Hunter, Vera Miles, Natalie Wood, Henry Brandon, Harry Carey Jr, War Bond…

 

La collection Frontières, dirigée par Olivier Delavault :

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Les amoureux de westerns peuvent également se tourner vers l’excellente collection L’Ouest, le vrai, née en 2013 chez Actes Sud et dirigée par Bertrand Tavernier. On y trouve, entre autres, Terreur apache de W. R. Burnett, La captive aux yeux clairs et La route de l’Ouest d’Alfred Bertram Guthrie Jr.

Lien Rétrospective John Ford à la Cinémathèque

 

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LE CANARDEUR

Le premier long-métrage de Michael Cimino ressort en version remasterisée HD, en Blu-ray et DVD Collector. Six ans avant La porte du paradis, le film est une immersion dans les paysages grandioses de l’Ouest américain magnifiquement filmés en Cinémascope. Mais cette histoire d’amitié entre un braqueur désabusé et un jeune et fougueux aventurier porte aussi la marque de Clint Eastwood, qui a donné sa chance au jeune cinéaste pas encore maudit, et auquel Cimino rend hommage dans une interview exceptionnelle proposée en bonus.

 

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John “Thunderbolt” Doherty : What’s your name boy ?
Lightfoot : Lightfoot
You’re Indian ?
Nope, just American !

 

Le Canardeur (Thunderbolt and Lightfoot) 

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Michael Cimino
1974 (Blu-ray et DVD Collector chez Carlotta Films depuis le 19 novembre 2014)

Alors qu’il s’était mis au vert en se faisant passer pour un prêtre de campagne, le braqueur de banque John Doherty dit Thunderbolt (Clint Eastwood), célèbre pour son maniement du canon 20 mm, est pris pour cible par son ancien complice convaincu à tort qu’il a volé le magot de leur dernier casse. John parvient à s’enfuir grâce à l’intervention opportune de Lightfoot (Jeff Bridges), un jeune chien fou assoiffé d’aventure et voleur de voitures à l’occasion…

Au début des années 70, Clint Eastwood s’apprête à tourner sous la direction de Ted Post, Magnum Force, le deuxième épisode de la série des Dirty Harry. L’écriture du scénario avait été entamée par John Milius, futur cinéaste de Conan le barbare, avant qu’il abandonne pour s’en aller réaliser son propre film. Afin de finir le travail, Eastwood fait alors appel à un autre scénariste, quasi inconnu, Michael Cimino, dont il avait accepté de produire le premier long-métrage. Le succès de Magnum Force confortera la position de Cimino et lui permettra d’aborder Le Canardeur, mieux nommé dans sa version originale, sous les meilleurs auspices. Pour ce road movie qu’il avait d’abord imaginé comme un film d’époque, le réalisateur est parti des personnages avant même de s’intéresser à l’intrigue. Ici, l’alchimie fonctionne à merveille entre le voyou vieillissant, solitaire et désabusé campé par Eastwood et le jeune électron libre épanoui, enthousiaste et généreux incarné par Jeff Bridges, qui semblent inspirés de la personnalité même des deux acteurs. C’est aussi pour renforcer la crédibilité de ses héros que le cinéaste tourne en décors naturels. Et comme dans ses futurs Voyage au bout de l’enfer ou La porte du paradis, les paysages bucoliques, ici du Montana, sont d’une beauté spectaculaire. Filmés en Cinemascope, en plans larges, avec un savant travail de géométrie, les décors naturels sont éblouissants dès la première scène, épique, qui semble sortie tout droit d’un western de Sergio Leone. Il émane une poésie enivrante de cette virée criminelle dans le far west, émaillée de rencontres parfois surréalistes, tandis qu’on assiste à la naissance d’une véritable amitié. Mais Cimino maîtrise également et étonnamment bien les aspects comiques et absurdes de sa petite entreprise. Et le braquage improvisé par la petite bande de Thunderboldt sert de prétexte à des séquences truculentes, dans lesquels les seconds couteaux, George Kennedy et Joeffrey Lewis, se révèlent désopilants. Film de gansters, de casse ou néo-western, cette œuvre de jeunesse aux accents crépusculaires, dont l’intrigue est volontairement non-datée, vogue entre l’ancien monde et le nouveau, l’Ouest mythique célébré par John Ford et la société de consommation des seventies. Elle est également marquée par la présence de Clint Eastwood, mythe américain à lui seul. Le Canardeur s’inscrit ainsi très logiquement dans l’univers de l’icône, au sujet duquel le philosophe Alain Badiou écrivait en 2010, en référence à Un monde parfait :

« C’est bien ça — introduire un peu de justice dans l’univers visible — que l’espèce de perfection propre à Eastwood – cette sorte de droiture, qui ne s’autorise aucune invention formelle incertaine, qui utilise avec calme et suivi les ressources disponibles – désire nous transmettre : qu’il arrive dans le monde des rencontres salvatrices, qu’elles sont toujours paradoxales et menacées, et que le seul devoir est d’en protéger, autant que faire se peut, le devenir. Parce que, alors au moins, nous savons ce que pourrait être “un monde parfait”. »

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Test DVD Collector :

3D LE CANARDEUR DVD 

Interactivité ***
Le film est enrichi de deux documents audio exceptionnels. Le premier est une interview récente de Michael Cimino, qui revient sur la création du film. « Je ne commence jamais un scénario avec une idée, je commence un scénario avec une idée d’un personnage. » Il confie aussi avoir donné la mission à Jeff Bridges de faire sourire Clint Eastwood, à propos duquel il ne tarit pas d’éloges et qu’il considère comme “The best kind of American”. Le second document, une analyse du film par Jean Douchet, paraphrase un peu le premier, mais reste d’une grande justesse. Le programme est complété par la bande-annonce, non restaurée, ce qui permet de vérifier le fantastique travail de remasterisation effectué sur le film.

Image ****
Format : 2.40
L’image restaurée en 2K est sensationnelle. Les couleurs sont vibrantes à souhait (voir les chemises des deux héros en écho au ciel bleu), les contrastes, saisissants. Peu de flous et de fourmillements sont décelables. On imagine que le Blu-ray est encore plus performant.

Son ***
DD 1.0 en anglais sous-titré et français
Sous-titres français non imposés
Beau travail également sur la piste sonore qui se révèle claire et dynamique, sans souffle aucun.

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LE-CANARDEUR west 5
LE-CANARDEUR-west

LE-CANARDEUR west 2