LE PERIOD DRAMA SE DÉCHAÎNE (La chronique des Bridgerton/ Harlots/The Great)

Les séries en costumes ont le vent en poupe. Même la France s’y met (Le bazar de la Charité, Paris Police 1900, Les aventures du jeune Voltaire…). Coquine, sulfureuse et haute en couleurs, l’américaine La chronique des Bridgerton, apparue sur Netflix à Noël 2020, a donné un coup de fouet au period drama, en séduisant un public peu habitué au genre. Retour sur cette série phénomène ainsi que sur deux pépites à découvrir absolument.

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« S’il n’y avait pas de mères trop zélées à tous les coins de rue, cette période de l’année serait moins atroce » Simon Bassett, duc de Hastings

 

LA CHRONIQUE DES BRIDGERTON (Bridgerton) Saison 1

Série américaine créée en 2020 par Chris Van Dusen d’après les livres de Julia Quinn
Diffusée sur Netflix depuis le 25 décembre 2020

En 1813, à Londres, voici venue la saison des mondanités. Parmi les nouvelles prétendantes au mariage, qui doivent être présentées à la reine, Daphné Bridgerton (Phoebe Dynevor), issue d’une des familles les plus influentes de Grosvenor Square, est probablement la plus exquise. D’ailleurs, elle va être la seule à recevoir un compliment de la souveraine, ce qui lui vaut de devenir la cible de la mystérieuse et impitoyable Lady Whistledown, la chroniqueuse qui divulgue chaque semaine de manière anonyme les potins de la haute-société. Pour échapper à cela et à un prétendant trop embarrassant, la jeune fille décide de sceller un pacte avec le beau duc de Hastings (Regé-Jean Page), héritier fortuné, lui aussi harcelé par des intrigantes, et qui n’a aucune intention de se marier…

Servie pour les fêtes de fin d’année, idéale pour remonter le moral des troupes en temps de pandémie, La chronique des Bridgerton est une production Shondaland, la société de Shonda Rhimes, à laquelle on doit les mastodontes Scandal, Murder ou Grey’s Anatomy ; autant dire qu’on n’est pas, ici, au royaume de la subtilité. La série, aussi corsée que corsetée, est basée sur la saga de l’Américaine Julia Quinn, spécialisée dans la romance historique « à l’eau de rose ». Contrairement à ses consœurs britanniques produites par la BBC, et en particulier aux adaptations des œuvres de Jane Austen où le moindre baiser est proscrit, le show créé en 2020 par Chris Van Dusen fait dans l’audace et le subversif, mais parfois avec des gros sabots. L’acteur Regé-Jean Page a déclaré chez Jimmy Fallon que la série était le croisement des univers de Jane Austen, Gossip Girl et 50 nuances de Grey. De fait, ici, l’amour ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher. Il ne suffit pas d’évoquer l’éducation sexuelle de la jeune Daphné, il faut en montrer explicitement l’apprentissage le temps de scènes à l’érotisme soft, dont une, séquence clé de l’intrigue, est traitée par les scénaristes avec une légèreté quelque peu discutable. Quant à la peinture de la Régence anglaise (1811-1820), elle se révèle plutôt pittoresque. Partant du fait que les origines de la reine Charlotte, épouse du roi George III, sont toujours sujettes à controverse de la part des historiens, la voici ici noire, campée par l’actrice guyano-anglaise Golda Rosheuvel. Ce mariage royal interracial aurait engendré une société multiculturelle (colorblind) où les aristocrates sont aussi bien blancs que noirs sans que personne ne trouve à y redire. Un parti pris assumé par Chris Van Dusen, pour réécrire l’histoire en mode « et si… » et qui tend à démontrer que le monde d’alors était bien plus diversifié qu’on croit. La chronique des Bridgerton se dévore comme un plaisir coupable, car même si tout cela ne vole pas très haut, on se laisse embarquer par le tourbillon d’intrigues, mais aussi par la beauté un peu kitsch des décors, des costumes, de la bande-son truffée de tubes pop revisités, et par les personnages attachants. Plus que Phoebe Dynevor, c’est Claudia Jessie, l’interprète d’Eloïse, la sœur de Daphné, et Nicola Coughlan (Penelope Fatherington), qui tirent leur épingle du jeu. Mention spéciale également à la chevronnée Polly Walker (Portia Featherington), toujours excellente. Quant au beau Regé-Jean Page, coqueluche de ces dames et bon acteur de surcroît, il se murmure qu’il figure désormais sur la liste des prétendants au rôle de James Bond. La saison 1 compte huit épisodes. La deuxième est attendue courant 2021. À noter que si Lady Whistledown cultive le mystère, sa voix est bien reconnaissable : c’est celle de Julie Andrews.
8 épisodes d’environ 1 h. Et avec Jonathan Bailey, Harriet Cains, Bessie Carter, Ruth Gemmel, Luke Newton, Luke Thompson, Ben Miller, Ruby Barker, Joanne Henry, Jessica Madsen…

 

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« Quelle position occupez-vous dans cette maison ?
– Debout, en amazone, à cru, allongée. Et vous, quelle est la vôtre ? »

 

HARLOTS (Les filles de joie)

2017-2019
Série anglo-américaine créée par Moira Buffini et Alison Newman
Trois saisons, disponibles En DVD et Blu-ray chez Koba Films, en intégrale ou éditions séparées

En 1763, Margaret Wells (Samantha Morton), propriétaire d’une maison close située dans les bas-fonds de Londres, souhaite à tout prix s’établir dans les quartiers plus huppés afin que ses filles puissent profiter d’une clientèle fortunée. Cette ambition n’est pas du goût de sa rivale et ancienne patronne, la retorse Lydia Quigley (Lesley Manville), qui fournit déjà la haute société dans sa maison de grand standing. Tandis qu’entre les deux femmes, les coups bas et tordus se multiplient, Margaret tente de trouver un protecteur à sa fille cadette, Lucy (Eloise Smyth), belle et cultivée, et qui n’a aucune prédisposition pour le métier…

La série Harlots (Harlot signifie prostituée ou fille de joie) est la formidable création de la talentueuse scénariste Moira Buffini (Jane Eyre, Tamara Drewe, The Dig… ) et de la comédienne Alison Newman (Les enquêtes de Morse, Femmes de footballeurs…). Contrairement à ce que le sujet laisserait entendre, et à l’opposé de La chronique des Bridgerton (voir plus haut) on ne dénote ici aucune complaisance ni aucun voyeurisme. Les deux scénaristes se sont emparées du livre The Covent Garden Ladies, de l’historienne Hallie Rubenhold, qui s’est livrée à un véritable travail d’investigation au sujet de l’une des publications anglaises les plus sulfureuses du XVIIIe siècle, Harris’s List Of Covent Garden Ladies. Ce guide a répertorié chaque année de 1757 à 1795 le nom des filles de joie et leurs spécialités, avec évaluations et tarifs à l’appui (son homologue français s’intitulait L’almanach des demoiselles de Paris, de tout genre et de toutes les classes ou Calendrier du plaisir). Harlots propose en quelque sorte la vision inversée de ce drôle d’inventaire écrit par des hommes. Ici, le regard sur la société est celui des prostituées, et ce sont elles les héroïnes, comme l’étaient également les protagonistes de l’excellente série française Maison close. À Londres, à l’ère georgienne, une femme sur cinq se prostitue à cause de la pauvreté. Elles sont courtisanes célèbres et aisées, entretenues ou non, filles de la rue où pensionnaires de bordels. Elles ont toutes une histoire et leurs tribulations mettent en exergue la condition de la femme, la répression de l’homosexualité, les inégalités et l’hypocrisie en vigueur dans une société puritaine marquée par le conservatisme religieux. Ces êtres déconsidérés sont aussi des guerrières qui se battent pour leur indépendance et se défaire du joug des hommes (contrairement aux femmes mariées qui doivent se plier aux convenances, certaines prostituées jouissent d’une vraie liberté). La série suit l’affrontement de deux propriétaires de maison close, liées par un passé commun et qui se détestent ouvertement. Elles sont incarnées par deux formidables comédiennes anglaises : Samantha Morton (Minority Report, Control, The Walking Dead…) toute en gouaille, parlé cru et rondeurs, et Lesley Manville (The Crown, Phantom Thread, Another Year…), toute en perfidie. Autour d’elles gravitent des actrices de tempérament dont la belle Jessica Brown Finlay, vue dans Downton Abbey, Holli Dempsey, Kate Fleetwood, Eloise Smyth et la star américaine Liv Tyler, qui porte admirablement la perruque Marie-Antoinette. On se régale de ces joutes verbales et ces jeux de dupes où la violence et la mort s’invitent de temps à autre, autant qu’on aime la solidarité entre ces filles, courageuses et attachantes. Quant à la reconstitution de Londres (et notamment les quartiers de Soho, Covent Garden et St James Square), elle force l’admiration, comme la beauté des décors et des costumes, et la musique electro-pop anachronique et baroque de Rael Jones. Arrêtée en 2019, Harlots compte trois saisons… remarquables.
3 x 8 épisodes. Et avec Josef Altin, Bronwyn James, Pippa Bennett-Warner, Danny Sapani, Douggie McMeekin, Dorothy Atkinson, Julian Rhind-Tutt, Jordon Stevens, Hugh Skinner, Edward Hogg, Nicola Coughlan…

 

Mention spéciale pour la version Blu-ray, qui met en valeur l’excellent travail des chefs opérateurs qui ont collaboré à la série. Les bonus ne sont pas légion mais on profite de d’interviews passionnantes (des créatrices, de Liv Tyler) ainsi que de secrets de tournage, et notamment de la reconstitution de ce Londres georgien.

 

 

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« Ne voulez-vous donc pas voir une Russie forte et dynamique, débordante d’idées humanistes et progressistes, où l’on vivrait avec dignité et résolution ?
– Si, bien sûr, tout comme voir un cochon qui parle ou un chien en cuisine. Mais je crains de mourir désenchanté. »

 

THE GREAT

Série américaine créée par Tony McNamara
Diffusée pour la première fois sur la chaîne américaine Hulu en mai 2020, disponible sur Starzplay

Il y a fort longtemps, au milieu du XVIIIe siècle, la jeune Catherine (Elle Fanning), qui vient d’épouser le tsar Pierre III (Nicholas Hoult), arrive à la cour de Russie pleine d’espoir. Issue d’une famille de la noblesse allemande désargentée, cette jeune fille cultivée férue des philosophes des Lumières, mesure la chance qui lui est offerte et est prête à aimer sans réserves son mari. Elle déchante en découvrant que Pierre est un enfant gâté, stupide et cruel, et que ses courtisans ne valent pas mieux. Très vite, avec l’aide de sa servante Marial, noble déchue (Phoebe Fox), elle fomente un complot pour renverser le tsar…

Derrière cette série satirique, qui fut d’abord une pièce de théâtre, on ne s’étonne pas de trouver Tony McNamara, coscénariste de La favorite qui avait valu à Olivia Colman l’Oscar de la Meilleure actrice en 2019. C’est même en lisant le scénario de The Great, déjà en projet à l’époque, que Yorgos Lanthimos a trouvé le ton idéal pour son biopic féroce sur la reine Anne. Plus légère et déjantée que La favorite cependant, The Great se penche avec humour, ironie, et un certain sens de l’absurde, sur la jeunesse et l’ascension de la Grande Catherine. C’est une jeune femme sensée et éclairée qui déboule, comme un chien dans un jeu de quilles, dans la cour d’un tyran débauché, entouré de courtisans à sa botte et qui mène le pays à sa perte. Incultes, ignares et fiers de l’être, les gens de la cour sont incapables de soutenir une quelconque conversation sans trivialité. Tout comme les situations, souvent grotesques, les dialogues ne sont pas piqués des vers.

Marial : « Comment était votre nuit ?
Catherine : J’ai réussi à ne pas me faire violer ? Et la vôtre ?
Marial : Pareil. S’ils inventent un jour autre chose de plus pratique que les boutons, on est toutes dans la merde. »

Après de nombreux déboires, Catherine va devenir une experte en manipulation, parvenant à tourner la bêtise de son époux à son avantage. Mais Peter est un tyran complexe. Il dissimule mal une enfance triste et un complexe d’Œdipe. Sa fragilité émotionnelle désarçonne parfois son épouse qui finit par le prendre en pitié. En parfaite alchimie, les doués Elle Fanning et Nicholas Hoult (déjà dans La favorite) rivalisent de drôlerie. Leur performance leur a valu à chacun une nomination aux prochains Golden Globes. Grâce à eux et la brochette de comédiens qui leur renvoient la balle avec la même fougue, on s’amuse beaucoup durant ces onze épisodes enlevés et irrévérencieux dont les anachronismes sont totalement assumés dès le générique par la mention « An occasionally true story » (« basée sur des faits historiques, en quelque sorte »). The Great est à l’histoire de Catherine de Russie ce que MASH était à la guerre de Corée : déjantée certes, mais truffée de réflexions pertinentes (ici sur le féminisme ou la politique). Conçu pour être une mini-série, le show a tant fait l’unanimité qu’il bénéficiera d’une deuxième saison, attendue dans le courant 2021. Huzzah ! (Hourra !)
10 épisodes de 55 minutes. Et avec Sacha Dhawan, Adam Godley, Charity Wakefield, Douglas Hodge, Richard Pyros, Sebastian de Souza…

ARTICLE CONNEXE : LE COSTUME DRAMA SE PORTE BIEN

BEST OF ACTEURS ET ACTRICES 2020

Pandémie oblige, très peu de films ont été diffusés en salles en 2020, une situation qui a grandement profité à Netflix et aux plateformes de streaming. Fatalement c’est là, en majeure partie, qu’on a pu découvrir les plus belles performances, que ce soit dans les longs-métrages, les séries ou les mini-séries. Voici donc mon top (21 du coup) de ceux et celles qui ont particulièrement brillé, en salles ou à domicile.

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1 – LE PHÉNOMÈNEAnya Taylor-Joy dans Le jeu de la dame (The Queen’s Gambit). Elle a mis tout le monde au tapis dans la mini-série de Scott Frank et Allan Scott. (Netflix – octobre 2020)

 

2 – LE CINGLÉAdam Sandler fait un numéro de folie dans Uncut Gems de Josh et Benny Safdie
(Netflix – janvier 2020)

 

3 – LA RÉVÉLATION
Julia Fox, incroyable dans Uncut Gems 

 

4 – LE CHOUCHOU
Thomas Brodie-Sangster, épatant comme toujours, dans Le jeu de la dame

 

5 – LE SENSATIONNEL Robert Pattinson bluffant dans Tenet de Christopher Nolan (en salles en août 2020)

Et dans Le Diable tout le temps (The Devil All The Time) de Antonio Campos (Netflix – septembre 2020)

 

6 – LA FLIPPANTEAmanda Collin, une androïde très convaincante dans Raised By Wolves, série de Aaron Guzikowski et Ridley Scott
(Warner TV- Décembre 2020)

 

7 – LE TOURMENTÉBen Mendelsohn, si humain dans la terrifiante mini-série The Outsider de Richard Price
(OCS – Janvier 2020)

 

8 – LES ATTACHANTSWill Sharpe, Aoi Okuyama, Takehiro Hira, Kelly Macdonald et Yôsuke Kubozuka dans Giri/Haji, mini-série de Joe Barton, ma préférée de 2020.
(Netflix – janvier 2020)

 

9 – LA BELLE ÉQUIPE Mark Rylance, Eddie Redmayne, Sacha Baron Cohen, Jeremy Strong, Alex Sharp, Yahya Abdul-Mateen II, Joseph Gordon Levitt, Frank Langella, Michael Keaton…  le jeu d’acteur à son top dans Les sept de Chicago (The Trial of The Chicago 7) d’Aaron Sorkin
(Netflix – octobre 2020)

 

10 – LA BOULEVERSANTEMarie Colomb dans Laëtitia, excellente mini-série de Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez (mention spéciale à Alix Poisson et Yannick Choirat)
(septembre 2020 – France 2)

 

11 – LES SURDOUÉSSaoirse Ronan et Timothée Chalamet dans Les filles du docteur March (Little Women) de Greta Gerwig (en salles en janvier 2020)

 

12 – L’ÉBLOUISSANTEÉmilie Dequenne dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret (en salles en septembre 2020 )

 

13 – L’HÉROÏQUEMark Ruffalo dans Dark Waters de Todd Haynes (en salles en février 2020)

 

14 – LA DIVANicole Kidman fascinante dans The Undoing, mini-série de David E. Kelley
(OCS – Octobre 2020)

 

15 – LA COURAGEUSEVictoria Pedretti dans The Haunting of Bly Manor, mini-série éprouvante de Mike Flannagan
(Netflix – octobre 2020)

 

16 – L’HILARANTE Philippine Leroy-Beaulieu, belle revenante, dans Emily In Paris de Darren Starr
(Netflix – octobre 2020)

 

17 – LE FANTASMEAmanda Seyfried sublime dans Mank, de David Fincher (bon Gary Oldman y est formidable aussi, mais lui, il est hors catégorie)
(Netflix – décembre 2020)

 

18 – L’INOXYDABLEJames Spader dans Blacklistsérie de Jon Bonkenkamp qui reste une valeur sure.
(Saison 7 Netflix 2019-2020)

 

19 – LE PAUMÉJude Law pas à la noce dans The Third Day, mini-série de Felix Barrett et Dennis Kelly (OCS – Septembre 2020)

 

20 – LES IRRÉDUCTIBLESMark Rowley et Arnas Fedaravicius, ceux qu’on voudrait avoir comme copains, dans The Last Kingdom, série épatante de Stephen Butchard (Saison 4 – avril 2020 – Netflix)

 

21 – LES FANTASTIQUESPedro Pascal et Grogu (alias Bébé Yoda), ceux qu’on voudrait aussi avoir comme copains, dans The Mandalorian, de Jon Favreau
(Saison 2 octobre 2020 – Disney+)

NB : Si j’avais vu la quatrième saison de The Crown, j’aurais probablement inclus Emma Corrin ou Gillian Anderson. Mais je n’en suis qu’à la troisième. Pas vu non plus Unorthodox, où paraît-il, brille Shira Haas. This is the way. 

LE JEU DE LA DAME (The Queen’s Gambit)

En tête des programmes les plus regardés de la saison sur Netflix, la phénoménale Le jeu de la dame est une réussite à tous points de vue. Jamais les échecs n’ont semblé aussi sexy que dans cette mini-série de sept épisodes adaptée du roman homonyme de Walter Tevis. De son aveu, Scott Frank, coscénariste et réalisateur du show, a imaginé ce qu’aurait pu être un film sur les échecs mis en scène par Douglas Sirk. Résultat : du romanesque, de la magnificence, de l’élégance et des acteurs vibrants… Il y a tout ça dans cette fiction palpitante ancrée dans la réalité historique et transcendée par une jeune actrice étonnante, Anya Taylor-Joy.

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« Les plus forts sont ceux qui n’ont pas peur d’être seuls, ceux qui savent prendre soin d’eux. »

 

LE JEU DE LA DAME (The Queen’s Gambit)

Minisérie Netflix créée par Scott Frank et Allan Scott
Diffusée depuis le 23 octobre 2020

Au milieu des années 50 au Kentucky, Elizabeth Harmon (Isla Johnston) perd sa mère, qui l’élevait seule, dans un accident de voiture duquel elle réchappe miraculeusement. La fillette de neuf ans est placée un orphelinat et se distingue autant par son caractère introverti que par son intelligence. Un jour, au sous-sol de l’école, elle tombe sur le concierge de l’établissement (Bill Camp) en train de jouer seul aux échecs. Fascinée, Elizabeth lui demande de l’initier en cachette. Très vite, elle se révèle incroyablement douée. Elle se met à développer une véritable obsession pour ce jeu qui la rassure, mais aussi une addiction aux tranquillisants distribués chaque matin à l’école…

The Queen’s gambit, qui a donné son titre au livre et à la minisérie en version originale, est le nom d’une stratégie d’ouverture dans le jeu d’échecs. Un jeu, il faut le souligner, où la dame (la reine) est aussi la pièce la plus puissante. Ainsi, l’ascension de Beth Harmon, prodige des échecs, se confond avec celle la prise de pouvoir d’une jeune femme plongée dans un monde d’hommes, et qui leur dame continuellement le pion (avec une assurance souvent jubilatoire). Dans cette période de Guerre froide, où les tensions entre l’Amérique et la Russie sont exacerbées, les échecs deviennent un terrain emblématique. À d’infimes anachronismes près, la reconstitution des années 50-60 est si bluffante qu’on pourrait croire que Beth Harmon a réellement existé. Que nenni, le personnage est sorti tout droit de l’imagination de l’écrivain américain Walter Tevis, fameux auteur, entre autres, de L’arnaqueurLa couleur de l’argent ou de L’homme qui venait d’ailleurs, qui ont généré tous trois des films mémorables. Joueur d’échecs lui-même, le romancier disparu en 1984 s’est inspiré de la figure de Bobby Fisher, champion américain aussi génial que paranoïaque, auquel Edward Zwick a consacré un film en 2016 (Le prodigePawn Sacrifice — critique en fin de page). Pour s’assurer du réalisme des parties, Tevis avait fait relire son manuscrit par le professeur d’échecs réputé Bruce Pandolfini — c’est même ce dernier qui lui aurait suggéré le titre du livre. Mais Beth Harmon doit aussi beaucoup à la personnalité de l’écrivain lui-même, dépressif et névrosé, dont l’addiction à l’alcool, notoire, était aussi celle de beaucoup de ses protagonistes et notamment du Thomas Jerome Newton incarné par David Bowie dans L’homme qui venait d’ailleurs de Nicolas Roeg. La jeune Anya Taylor-Joy, repérée en 2015 dans The Witch de Robert Eggert et vue depuis dans Split et Glass de M. Night Shymalan, Peaky Blinders ou le récent Emma adapté de Jane Austen, s’est emparée du personnage avec délectation. Avec ses yeux immenses et son visage impénétrable, elle dégage quelque chose d’animal et confère une intensité et une étrangeté singulière à ce récit initiatique. Car plus que les échecs, c’est la psychologie de Beth Harmon qui fascine. Pétrie de traumatismes, fragile sous sa carapace, la jeune femme à l’intelligence hors du commun doit se construire en dépit de son environnement pour trouver sa place dans le monde. Même lorsqu’elle semble avoir toutes les cartes en main, ses actions sont imprévisibles. L’adaptation de The Queen’s Gambit était dans les tiroirs depuis l’année de la parution du roman. Le producteur et scénariste écossais Allan Scott (pseudonyme d’Allan Shiach), collaborateur récurrent de… Nicolas Roeg (il a, entre autres, coécrit le scénario du chef-d’œuvre Ne vous retournez pas) en avait acquis les droits en 1992. Après les défections de Michael Apted et Bernardo Bertolucci, un temps intéressés, c’est l’acteur australien Heath Ledger, joueur d’échecs de talent — enfant déjà, il remportait des tournois prestigieux — et, comme Beth, accro aux antidépresseurs, qui intentait d’en faire sa première réalisation (Ellen Page était pressentie pour le rôle principal). Sa mort prématurée en 2008 a interrompu le projet qui était pourtant sur les rails. Une décennie après, c’est finalement pour Netflix et avec Scott Frank qu’Allan Scott a pu concrétiser son ambition. Auteur des scénarios de Hors d’atteinte, Minority Report, Logan et réalisateur de The Lookout, Balade entre les tombes sans oublier la création de la géniale minisérie Godless, Scott Frank était un partenaire inespéré. Épaulés pour les aspects techniques par le maître Bruce Pandolfini (toujours lui…) et le champion Garry Kasparov, les deux Scott ont magistralement orchestré cette adaptation à laquelle la mise en scène de Frank a donné un fabuleux panache : costumes glamour, décors somptueux, musique — les tubes des 60’s de Donovan à Georgie Fame en passant par The Monkeys, Shocking Blue ou Martha and the Vandellas font leur petit effet et parfois se déhancher Beth de manière renversante ! Même les parties d’échecs (la tâche la plus délicate selon le cinéaste) sont filmées avec audace (plans séquences, plans rapprochés, split-screens, accélérés etc.). Parmi la jeune garde d’acteurs surdoués, on reconnaît Thomas Brodie-Sangster (déjà dans Godless), Harry Melling (le Dudley Dursley de la saga Harry Potter), Jacob Fortune-Lloyd ou Millie Brady (la belle Aethelflaed de The Last Kingdom). Mentions spéciales également à Isla Johnston, l’interprète de Beth enfant, et Marielle Heller, peut-être le personnage le plus touchant. Tous ces talents concourent à faire de ce show un petit bijou. On vibre à chaque instant de ce parcours semé d’embûches. Que l’on soit amateur d’échecs ou profane, on revient de ce jeu-là totalement subjugué.
7 épisodes de 55 minutes. Et avec Moses Ingram, Marcin Dorocinski, Dolores Carbonari, Matthew Dennis Lewis, Russell Dennis Lewis, Patrick Kennedy…

 

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Le prodige (Pawn Sacrifice)

Tobey

Edward Zwick
2014 – Blu-ray et DVD parus en janvier 2016 chez Metropolitan

L’histoire vraie de Bobby Fischer (Tobey Maguire), le prodige américain des échecs. En 1972, en pleine Guerre froide, à l’âge de vingt-neuf ans, il se prépare à affronter en Islande le Russe Boris Spassky (Liv Schreiber), champion du monde en titre, lors de ce qui s’annonce déjà comme le match du siècle. Certain d’être invincible, Bobby doit cependant affronter une paranoïa galopante, qui le rend totalement ingérable…

On lui reproche souvent son académisme, mais sa mise en scène aspire surtout à servir les histoires qu’il raconte. Et Edward Zwick, réalisateur de Glory, Légendes d’automne, Le dernier samouraï, Blood Diamond, Les insurgés… aime le romanesque. Ainsi, même s’il revêt des atours classiques, son biopic sur Bobby Fischer se révèle un film intense et passionnant, hanté par le conflit mental de son héros paranoïaque, toujours sur le fil entre le génie et la folie. Conscient de l’aspect peu cinématographique de son sujet, le cinéaste replace constamment l’action dans le contexte géopolitique et culturel, et insiste sur le côté « rock star » de Fischer, n’hésitant pas à le montrer sous ses jours les plus antipathiques. Doté d’un titre bien plus inspiré en version originale (Pawn Sacrifice, « le sacrifice du pion »), Le prodige réussit à allier brillamment la paranoïa associée à la Guerre froide avec celle du gosse de Brooklyn, adulé du monde entier, mais prisonnier de ses obsessions.
1h 55 Et avec Peter Sarsgaard, Michael Stuhlbarg, Lily Rabe, Robin Weigert, Evelyn Brochu…

Le prodige