LA FAVORITE/MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES

CRUAUTÉS FÉMININES

Dans La favorite, l’audacieux Yorgos Lanthimos met en scène avec faste et extravagance un jeu de pouvoir entre les deux favorites de la reine Anne, dans l’Angleterre du début du 18ème siècle. En lice pour les Oscars 2019, cette production américano-irlando-britannique est portée par un trio d’actrices tout bonnement bluffantes. La manipulation est également au cœur de Mademoiselle de Joncquières, paru le mois dernier en DVD. Adaptation raffinée et moderne de Diderot par Emmanuel Mouret, il révèle une Cécile de France époustouflante en amoureuse blessée et vengeresse.

 

« Sometimes, a lady likes to have some fun ! »

 

La favorite (The Favorite)

Yorgos Lanthimos
2018

Dans les salles françaises depuis le 6 février 2019
Dix nominations aux Oscars 2019
Golden Globe 2019 de la Meilleure actrice (Olivia Colman)
Oscar 2019 de la Meilleure actrice (Olivia Colman)

Dernière de la lignée des Stuart, Anne, reine d’Angleterre, (Olivia Colman, un vrai numéro !) est en ce début du 18èmesiècle une monarque instable, capricieuse et malade (de la goutte). Elle entretient depuis longtemps une relation particulière et intime avec Sarah Jennings (Rachel Weitz), dont l’époux, John Churchill, Duc de Malborough, est un soldat émérite. Cette confidente omniprésente est aussi sa conseillère politique, au grand dam de Robert Harley (Nicholas Hoult), chef du clan des Tories, qui aimerait avoir l’oreille de la reine, notamment pour la convaincre de cesser la guerre interminable et ruineuse qu’elle mène contre les Français. C’est alors que débarque à la cour la jolie Abigail Hill (Emma Stone), lointaine cousine de Sarah, aristocrate déchue de son rang à cause d’un père inconséquent et joueur invétéré. Reléguée par Sarah aux tâches les plus ingrates, Abigail va élaborer une stratégie pour évincer sa cousine et s’assurer une position plus confortable…

Plusieurs fois honoré à Cannes — avec l’horrifique Canine en 2009 (Prix Un Certain Regard), puis les fables surréalistes dérangeantes The Lobster (Prix du Jury en 2015) et La mise à mort du cerf sacré (Prix du Scénario en 2017) — le cinéaste grec Yorgos Lanthimos signe avec La favorite un film plus conventionnel, mais tout aussi vénéneux. La cour de la reine Anne d’Angleterre, monarque quelque peu oubliée qui régna de 1702 à 1714, fait un terrain de jeu idéal pour ce maître de l’absurde et de l’humour noir. Emmenée par trois actrices sensationnelles (Olivia Colman et Karen Weisz figuraient déjà au générique de The Lobster), cette lutte de pouvoir féroce (à la fois politique et sexuel) reflète la cruauté ordinaire et l’hypocrisie en vigueur dans les relations sociales d’une époque rigide. Le scénario de Deborah Davis et Tony McNamara s’inspire d’ailleurs librement de la correspondance des véritables protagonistes. Une leçon d’histoire qui n’est cependant pas académique. Comme Stanley Kubrick ou Peter Greenaway avant lui (impossible de ne pas penser à Meurtre dans un jardin anglais), Yorgos Lanthimos multiplie les audaces formelles pour accentuer le grotesque des situations et l’impression de claustrophobie. Panoramiques, effets de fish-eye, ralentis, contre-plongées, éclairages à la bougie… tout est bon pour mettre en exergue le sentiment d’écrasement des personnages, pris au piège de ce palais labyrinthe aux pièces gigantesques, aux couloirs sans fin. Certains jugeront l’exercice (de style) un peu trop tape à l’œil, les ressorts narratifs un peu trop attendus… Il n’en est rien ! Le jeu de massacre en jupons va s’avérer plus surprenant que prévu. Si le cynisme et l’ironie sont de mise, la nuance et l’humanité aussi. Comme Lady Susan dans le jubilatoire Love & Friendship de Whit Stillman, adapté de Jane Austen, ces Machiavels en jupon sont des femmes blessées qui souffrent et aiment dans un univers d’hommes (ici ridicules ou grotesques) : condamnées à dominer, coûte que coûte, pour ne pas l’être, elles les surpassent en intelligence. Selon Balzac, ce sont les plus dangereuses.
1h 59 Et avec James Smith, Mark Gatiss, Joe Alwyn, Carolyn Saint-Pé…

BANDE-ANNONCE

 

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« Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer de meilleure société ? »

Mademoiselle de Joncquières

Emmanuel Mouret
2018

Sur les écrans en septembre 2018,
En DVD depuis le 16 janvier 2019 chez France Télévisions Distribution
Six nominations aux César 2019

Au 18èmesiècle, Madame de La Pommeraye (Cécile de France), jeune et jolie veuve, vit à l’écart du monde, à la campagne. Elle ne reçoit guère que sa meilleure amie Lucienne (Laure Calamy) ainsi que le Marquis des Arcis (Edouard Baer) un libertin dont elle goûte l’esprit et qui lui fait une cour pressante. Elle finit par céder à ses avances et les deux amants vivent quelque temps un bonheur sans faille. Mais bientôt, Madame de La Pommeraye découvre un changement d’attitude chez le Marquis qui lui fait dire que celui-ci s’est lassé de leur union. Blessée, amoureuse et trahie, elle va fomenter sa vengeance…

L’épisode édifiant de Madame de La Pommeraye, inclus dans le roman Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot, avait inspiré en 1945 à Robert Bresson un chef-d’œuvre, Les dames du bois de Boulogne, avec une mémorable Maria Casarès et des dialogues signés Jean Cocteau. Soixante-treize ans après, Emmanuel Mouret, spécialiste de la comédie sentimentale et du marivaudage moderne, se distingue de son prédécesseur en demeurant plus fidèle au livre, à l’exception du personnage de Lucienne, inventé de toutes pièces. Savamment découpée en tableaux épurés, lui donnant parfois un air d’équation mathématique, cette nouvelle adaptation, plus solaire, est de toute beauté. On savoure les joutes verbales raffinées et chaque réplique empoisonnée qui émane de la jolie bouche de Cécile de France, remarquable dans ce rôle à contre-emploi de vengeresse manipulatrice que le malheur rend impitoyable. Face à elle, tout sourire espiègle, Edouard Baer fait un charmeur de haute volée mais sincère, qui émeut en devenant à son insu le dindon de la farce. Entre l’univers de Choderlos de Laclos et celui de Woody Allen, Mademoiselle de Joncquières s’inscrit idéalement dans la filmographie du réalisateur des épatants Changement d’adresseUn baiser s’il vous plaît et Caprice. Un régal !
1h 49 Et avec Alice Isaaz, Natalia Dontcheva…

BANDE-ANNONCE

Test DVD :

Interactivité**
On n’apprendra rien sur les coulisses du tournage. En revanche, on ne négligera pas les intéressantes scènes inédites ni Aucun regret, court-métrage très rohmérien réalisé par Emmanuel Mouret en 2016.

Image ***
Format : 2.35
Pas de Blu-ray hélas pour ce film qui brille aussi par sa splendide photographie. Elle est signée Laurent Desmet, complice de longue date du réalisateur. Heureusement, l’image est ici lumineuse et parfaitement contrastée.

Son : ****
DD 5.1 en français
Sous-titres pour sourds et malentendants
Audiodescription
Une belle spatialisation et un équilibre parfait entre la musique (classique et baroque) et les dialogues.

LA LA LAND

Here’s to the ones
Who dream
Crazy, as they may seem
Here’s to the hearts that break
Here’s to the mess we make
 

LA LA LAND


Damien Chazelle
2016 (Dans les salles françaises depuis le 25 janvier 2017)
Sept Golden Globes, quatorze nominations aux Oscars 2017

A Hollywood, Mia (Emma Stone) aspire à devenir actrice et joue les serveuses de café entre deux vaines auditions. De son côté, Sebastian (Ryan Gosling), pianiste de jazz doué et puriste, écume les clubs miteux de Los Angeles en rêvant d’avoir un jour le sien. Ils se rencontrent. Le coup de foudre est réciproque. Leur amour résistera-t-il aux sirènes de la réussite ?

En 2014, l’incroyable Whiplash avait révélé le talent du jeune cinéaste américain Damien Chazelle, qui semblait avoir tout compris de ses aînés, tout en les réinventant. Il y avait du Cassavetes, du Scorsese et même du Kubrick dans cette mise en scène nerveuse, ce sens du rythme inouï, cette photo à tomber et cette écriture intelligente. Il y a à nouveau tout ça dans La La Land, et bien plus encore. Car si le film a les atours d’un hommage aux grandes comédies musicales de l’âge d’or d’Hollywood (celles de Stanley Donen, Vincente Minnelli…), à celles de Jacques Demy (Chazelle, dont le père est Français, a une prédilection pour Les parapluies de Cherbourg), et au Coup de cœur de Coppola — il resplendit de modernité. La pluie de références au passé (jazz, cinéma…) nourrit le présent de ces personnages aux préoccupations bien contemporaines. Comme dans Whiplash, la musique (et le jazz en particulier), signée Justin Hurwitz, est le moteur du film. Elle entraîne dans son sillage des chansons et des chorégraphies enlevées (dont une scène d’ouverture à couper le souffle). L’histoire d’amour de Mia et Sebastian (formidablement émouvants, Emma Stone et Ryan Gosling sont véritablement en osmose) emporte dans un tourbillon entre réalité et fantasy, où le retour au réel a la brutalité d’une sonnerie de téléphone portable, tel le petit mouvement sec de Fletcher dans Whiplash, pour intimer l’ordre à ses élèves d’arrêter de jouer. Car s’il apparaît souvent comme un feel good movie merveilleux, au romantisme échevelé, La La Land est aussi une réflexion non dénuée d’amertume sur la vie, mais surtout sur l’art et la réussite, et les sacrifices qu’ils imposent (toujours cette obsession chez le réalisateur). Il en émane une profonde mélancolie, et un parfum de paradis perdu. Un hymne aux rêveurs, lucide donc, mais romantique jusqu’au bout.
2h 08 Et avec John Legend, J.K. Simmons, Rosemarie DeWitt, Callie Hernandez, Jessica Rothe, Sonoya Mizuno, Finn Wittrock…

BANDE-ANNONCE

 

 

 

Si le thème de La La Land reste autant dans la tête, c’est grâce au jeune compositeur Justin Hurwitz, ami et complice de longue date de Damien Chazelle. Whiplash c’était lui, et il était déjà de l’aventure de Guy And Madeline On A Park Bench, premier court-métrage du réalisateur paru en 2009, une comédie musicale qui préfigurait La La Land. A noter que les textes des chansons sont signées du jeune tandem Benj Pasek et Justin Paul, qui a fait ses classes au théâtre et à Broadway.
La BO de La La Land est disponible chez Interscope Records.

Bande-annonce Guy And Madeline On A Park Bench






L’HOMME IRRATIONNEL

Il en va du cinéma de Woody Allen comme du vin. Invariablement, à chaque nouvel opus du cinéaste, il n’est question que de grands ou de petits crus. Si dans les millésimes, figurent indubitablement 1977 (Annie Hall), 1979 (Manhattan), 1986 (Hannah et ses sœurs) et plus récemment 2005 (Match Point), on dénombre moult films d’exception (Comédie érotique d’une nuit d’été, Meurtres mystérieux à Manhattan, Whatever Works, Blue Jasmine…), mais aussi des petits bijoux d’apparence plus modeste (les petites récoltes) qui se placent néanmoins toujours au-dessus de la mêlée, car un Woody Allen est très rarement mauvais. Sur les écrans depuis le 14 octobre, L’homme irrationnel fait ainsi partie de ces petits crus qui, comme le précédent Magic In The Moonlight, ne font pas forcément l’unanimité, mais enchantent de manière vertigineuse ceux qui se sentent en connivence, voire en intelligence avec l’esprit torturé et fantaisiste du cinéaste. Pour ceux-là, L’homme irrationnel est tout bonnement jubilatoire.

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Abe : « I couldn’t remember the reason for living and when I did, it wasn’t convincing.
Jill : You suffer from despair.
Abe : How comforting that would be. »

 

L’homme irrationnel (Irrational Man)

Irr 3

Woody Allen
2015 (Présenté hors compétition à Cannes en mai 2015. Dans les salles françaises depuis le 14 octobre 2015)

A l’université de Newport, sur la côte est des Etats-Unis, la nouvelle de l’arrivée du célèbre professeur de philosophie Abe Lucas (Joaquin Phoenix) met le campus en émoi. Les rumeurs les plus folles courent sur cet intellectuel séduisant, brillant et engagé, qui fascine autant le corps enseignant que les élèves. Tout ce petit monde va vite déchanter : Abe Lucas n’est plus qu’un homme au bord du gouffre, désabusé, alcoolique et extrêmement dépressif. Deux femmes pourtant vont s’évertuer à le sortir de sa léthargie. S’il cède aux avances de la première, une collègue mal mariée (Parker Posey, très drôle… ), il résiste à celles de la seconde, l’étudiante la plus futée de sa classe (Emma Stone), dont il préfère rester ami. Un jour, alors qu’il déjeune dans un restaurant avec cette dernière, Abe surprend une conversation à la table voisine. Ce coup de pouce du destin va redonner un sens à sa vie, d’une manière on ne peut plus radicale…

Depuis Magic In The Moonlight, l’esprit de Lubitsch hante Woody Allen. Revenons un instant sur cette comédie pleine de fantaisie, considérée par ses détracteurs comme un film « facile », « sucré », « léger », bref indigne du maître de la comédie new-yorkaise, et qui est, au contraire, un petit bijou d’orfèvrerie, savamment ciselé, dont la subtilité et la fluidité émerveillent constamment. Il y avait incontestablement du Lubitsch dans ce tour de passe-passe (non sans réflexions pertinentes) illuminé par la surdouée Emma Stone, dans ces dialogues spirituels, et dans ce jeu de séduction entre les deux protagonistes, digne des meilleures screwball comedies :

Sophie (Emma Stone) : « Vous-même admettez que j’ai des traits bien dessinés ?
Stanley (Colin Firth) : Oh ils sont même plus que cela, du moment que vous êtes éclairée comme il faut.
Sophie : A quel moment du jour exactement ? Vous pouvez me dire ? Au cas où je devrais être à mon avantage… pour un entretien d’embauche.
Stanley : Au crépuscule ! Vers 20h 20 en été, quand la lumière décline.
Sophie : Oh si je comprends bien, la lumière doit décliner pour que je ne sois pas trop… visible.
Stanley : Exactement ! »

Ainsi, de Colin Firth, rationnel jusqu’à l’absurde dans Magic In The Moonlight, Joaquin Phoenix serait l’opposé dans L’homme irrationnel, dont la première partie virevolte au rythme d’un classique du jazz, « The ‘In’ Crowd » par le Ramsey Lewis Trio (c’est la première incursion musicale, le générique en étant entièrement privé). La gaieté du morceau crée un décalage savoureux avec l’apathie du héros, autour duquel les femmes tournent comme des mouches. Comme dans Magic In The Moonlight, Woody Allen introduit ses personnages avec une virtuosité et une espièglerie réjouissantes (toujours sous l’œil, magique, du chef opérateur Darius Khondji). Abe Lucas est donc une âme perdue, qui ne croit plus en rien et surtout pas au bonheur. Toute la problématique du film (et du cinéaste) est résumée dans cette mise en garde d’Abe à l’encontre de ses élèves : « Il y a une vraie différence entre un monde théorique de philosophie à la con et la vraie vie. ». Pour autant Woody Allen ne s’appesantit pas sur le travail d’enseignant de son héros (un peu de Kant par ci, de Sartre par là… ). Ce n’est pas l’essentiel. Il s’amuse surtout à tourner la philosophie en dérision, démontrant ainsi que non seulement, elle n’aide pas à vivre, mais n’est rien face à la force du réel et au caractère absurde et aléatoire de l’existence. Car, comme toujours chez le réalisateur, la légèreté apparente dissimule des réflexions personnelles, et on notera que si, dans chaque opus, le héros est une déclinaison de Woody Allen lui-même, il a toujours une identité propre, et les films ne sont jamais de simples copies des précédents.
Ainsi, c’est par le truchement du hasard qu’Abe Lucas va reprendre goût à la vie. Pour se sentir vivant, il lui faut commettre un crime. Un meurtre utile et parfait. Sans perdre pour autant son allant, le film bascule alors dans un registre plus hitchcockien (on pense inévitablement à La corde ou au Crime était presque parfait), et renoue avec les précédents Crimes et délits, Meurtres mystérieux à Manhattan, et les sombres Le rêve de Cassandre et  Match Point. Lubitsch cède peu à peu la place à Dostoïevski (Abe Lucas, comme Woody Allen, en est friand). La relation entre l’élève et son mentor prend elle aussi une autre tournure, qui va pousser la jeune fille romantique et naïve à révéler sa véritable nature. Face à un Joaquin Phoenix impeccable en dépressif torturé, Emma Stone rayonne, et finit par damer le pion à son partenaire. Woody Allen avait vu en elle une jeune Diane Keaton. Comme son aînée, l’actrice américaine excelle dans tous les registres, et se révèle même lubitschienne en diable (on l’imagine parfaitement en Cluny Brown dans La folle ingénue). Elle est le cœur du film, plus encore que ce professeur réfléchi qui se met subitement à adopter un comportement imprévisible et dangereux. Enfin, comme pour Match Point, chaque spectateur pourra mesurer son degré de moralité en fonction de son capital de sympathie envers le héros, ici le personnage tragicomique d’Abe Lucas, irrationnel malgré lui.
(1 h 35) Avec Jamie Blackley, Betsy Aidem, Ethan Phillips…

BANDE-ANNONCE

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