OSCARS 2021

Ce dimanche 25 avril 2021, l’actrice et réalisatrice Regina King, en robe bleue brodée de sequins signée Louis Vuitton, a traversé le hall de la gare Union Station de Los Angeles pour rejoindre un plateau glamour aux ambiances de cabaret. Lumières tamisées, distanciation de rigueur entre les alcôves où étaient attablés les invités… Loin des fastes d’antan, pour célébrer un 7ème art certes blessé, mais pas tout à fait mis à terre, le show de la 93ème cérémonie des Oscars, produit par Steven Soderbergh et son équipe, a privilégié l’intime et l’humilité.

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« Nous tombons les masques ce soir. Comment est-ce possible ? Voyez la cérémonie comme un plateau de cinéma, un film qui s’intitulerait Oscars avec une distribution de deux cents nommés. Les participants ont tous été vaccinés, testés, retestés. Les mesures de distanciation physique ont été respectées et nous respectons vigoureusement les mesures du protocole sanitaires qui nous ont permis de reprendre le travail en toute sérénité. »

Sans dire qu’elle était moins guindée qu’auparavant (Questlove, aux platines, a eu du mal à chauffer la salle, et ce n’était pas faute d’essayer…), la cérémonie a eu le mérite d’être plus humaine, en laissant notamment les lauréats libres de leur temps de discours, pour une fois pas chronométrés. Petite innovation cette année, la révélation au cours des remises de prix d’anecdotes sur la vie des nommés. On a ainsi pu découvrir qu’Aaron Sorkin, le créateur de A la maison blanche, réalisateur des Sept de Chicago, avait commencé sa carrière au cinéma de son quartier, en poinçonnant les billets et en préparant du pop-corn.

LE PALMARÈS

Le moins qu’on puisse écrire au vu des nominations, c’est que l’Académie a mis à l’honneur la diversité dans les critères d’attribution des prix. Une première. Hélas, pour cause de pandémie, les films présentés durant la soirée n’ont pratiquement pas été vus en salles. D’autres ont été diffusés sur Netflix, comme Mank de David Fincher. C’est lui qui cumulait le plus grand nombre de nominations (dix au total), suivi par Nomadland de Chloé Zhao, The Father, du Français Florian Zeller, Sound Of Metal de Darius Marder, Les sept de Chicago de Aaron Sorkin et Minari, du Coréen Lee Isaac Chung (six chacun).

Mank, probablement jugé trop pointu et trop cinéphile, n’obtiendra pourtant que deux statuettes, pour la direction artistique et la sublime photographie en noir et blanc de Erik Messerschmidt.

 

Le triomphe Nomadland

On s’y attendait vu les récompenses déjà attribuées il y a quelques mois, le grand vainqueur de la soirée, Oscar du Meilleur film, est Nomadland, de Chloé Zhao, déjà encensée pour son précédent, The Rider en 2017. Hollywood célèbre donc un film indépendant qui narre les tribulations d’une sexagénaire, qui, après avoir tout perdu durant la crise de 2008, se lance dans un voyage à travers l’Ouest américain à bord d’un van. Elle est incarnée par la géniale Frances McDormand qui, après Fargo et 3 Billboards, remporte donc pour la troisième fois l’Oscar de la Meilleure actrice. Seule la grande Katharine Hepburn a fait mieux, avec quatre statuettes glanées au cours de sa carrière. Avant d’imiter le cri du loup, en clin d’œil au film, la comédienne a clamé :

 « S’il vous plaît, regardez notre film sur l’écran le plus grand possible et, dans un futur très proche, emmenez tous vos amis dans les salles, épaule contre épaule dans le noir, pour voir tous les films nommés ce soir. »

Onze ans après Kathryn Bigelow (pour Démineurs), la Chinoise Chloé Zhao, pas encore quadragénaire, décroche l’Oscar de la Meilleure réalisatrice. Passionnée par l’Ouest américain (et du coup désavouée dans son propre pays), elle a révélé un de ses secrets : lorsque ça se passe mal sur un tournage, elle pense à Burden Of Dreams, le documentaire sur Fitzcarraldo, et se demande ce que ferait Werner Herzog.

« Je reviens toujours à une phrase d’un poème ancestral chinois qui a marqué mon enfance : ‘Les personnes sont, à la naissance, profondément bonnes’. Même si parfois, nous traversons des périodes difficiles, j’ai toujours trouvé de la bonté dans les individus que j’ai rencontrés et ce, partout dans le monde. Je dédie cette statuette à toutes celles et ceux qui ont la foi et le courage de s’accrocher à la beauté en eux et à celle qu’ils trouvent chez les autres. » 

 

Olivia Colman et Anthony Hopkins dans The Father

The Father de Florian Zeller se distingue par deux Oscars. Florian Zeller et Christopher Hampton remportent celui de la Meilleure adaptation. Ce portrait subtil d’un homme qui sombre dans la démence est adapté de la pièce de Zeller, qui s’était inspiré de sa grand-mère.

Florian Zeller et sa compagne Marine Delterme à Paris. Lewis Joly/Pool via REUTERS

« J’ai écrit le scénario pour Anthony Hopkins, pour moi c’est le plus grand acteur vivant. » a déclaré Florian Zeller

Et alors que le sacre de feu Chadwick Boseman était attendu par ses fans, c’est justement Anthony Hopkins qui a raflé l’Oscar du Meilleur acteur. Le comédien n’était pas présent à Los Angeles, et n’avait pas préparé de discours. Son couronnement, survenu en fin de soirée, a fait un peu pschitt. L’acteur de quatre-vingt-trois ans s’est fendu plus tard d’une modeste bafouille sur Instagram en direct de son Pays de galles natal. Pour faire taire la polémique, il a d’entrée de jeu rendu hommage à Chadwick Boseman, « parti trop tôt ».

« Je ne m’attendais pas à ça, je me sens vraiment privilégié, merci. »

 

Et aussi

Sound of Metal de Darius Marder, l’histoire du batteur d’un groupe de metal, campé par Riz Ahmed, qui devient peu à peu sourd, remporte logiquement l’Oscar du Meilleur son (on le doit, entre autres, au Français Nicolas Becker) ainsi que celui du Meilleur montage.

 

Histoire vraie de Fred Hampton, leader des Black Panthers de Chicago et du traître infiltré dans ses rangs, Judas And The Black Messiah, premier long-métrage de Shaka King, est récompensé par l’Oscar du Meilleur second rôle masculin attribué par la révélation de Get Out, Daniel Kaluuya. Sous les yeux de sa mère et sa sœur, il a livré un discours plein de fougue :

« Merci Dieu ! Merci à ma mère ! Je partage cet Oscar avec le don de Dieu qu’est Lakey standfield, la lumière qu’il représente. Le président Fred Hampton, man, quel homme ! Il a été sur notre Terre pendant vingt et un ans. Il a nourri des enfants, éduqué des enfants, offert des soins médicaux contre toute attente… Le parti Black Panther m’a appris comment voir l’amour et le pouvoir de l’union, qui a débordé sur la communauté noire. Amour ! Paix ! C’est comme ça qu’on avance ! »

Le titre du générique final du film, « Fight For You » par H.E.R. a été salué par l’Oscar de la Meilleure chanson originale. La chanteuse a remercié ses parents de lui avoir fait écouter Marvin Gaye et tous les génies qui l’ont inspirée.

« La connaissance c’est le pouvoir, la musique c’est le pouvoir. »

 

(Judas And The Black Messiah est disponible sur Canal+)

 

C’est la délicieuse actrice coréenne de soixante-treize ans, Yuh-Jung Young, qui vaut à Minari, de Lee Isaac Chung, son seul Oscar, celui du Meilleur second rôle féminin. Très célèbre dans son pays, elle a livré le discours le plus drôle de la soirée, attribuant sa récompense à l’hospitalité américaine.

« Monsieur Brad Pitt ! Enfin, je vous rencontre ! Où étiez-vous pendant que nous tournions en Oklahoma ? »

 

L’Oscar du scénario original est revenu à la très sympathique Emerald Fennell (la Camilla Parker Bowles de The Crown), qui était enceinte de sept mois au moment du tournage de son Promising Young Woman, un film de vengeance avec une Carey Mulligan impressionnante.

 « J’essaie de ne pas verser de larmes, ça va être difficile mais je suis britannique et on n’a pas le droit de pleurer en public. »

 

 Comme on pouvait également s’y attendre, l’Oscar du Meilleur film étranger est allé à Drunk, du Danois Thomas Vinterberg, à qui l’on doit le discours le plus bouleversant. Il a dédié la statuette à sa fille Ida, décédée à dix-neuf ans des suites d’un accident de voiture en Belgique, au moment du tournage.

 « Peut-être as-tu tiré les ficelles quelque part et cet Oscar est pour toi. »

 

Le blues de Ma Rainey, de George C. Wolfe adapté d’August Wilson, avec Viola Davis et Chadwick Boseman remporte deux Oscars, Meilleurs maquillage et coiffure, et Meilleurs Costumes.

 

L’oscar du Meilleur film d’animation a été attribué à Soul de Pete Docter et Kemp Powers.

 « On l’a imaginé comme une lettre d’amour au jazz, mais on ne savait pas que le jazz nous en apprendrait sur la vie. On ne maîtrise pas ce qui se passe, mais comme un musicien de jazz, on peut transformer ce qui se passe en quelque chose de précieux et de beau. » a dit Pete Docter.
Le film remporte également l’Oscar de la Meilleure bande originale, signée Trent Treznor, Atticus Ross et Jon Batiste.

 

L’Oscar des effets visuels est revenu à Tenet de Christopher Nolan.


« Christopher Nolan nous donne des occasions incroyables de faire des choses incroyables. » dixit Scott Fisher, seul des quatre lauréats à être présent, et dont le père était déjà un maître du genre. 

 

L’Oscar du Meilleur documentaire est allé au sud-africain La sagesse de la pieuvre de Pippa Ehrlich et James Reed, celui du Meilleur court-métrage documentaire à Colette. Dans ce film américain d’Anthony Giacchino, on suit l’ancienne résistante française Colette Marin-Catherine qui se rend pour la première fois de sa vie en Allemagne, dans le camp de concentration où son jeune frère, à l’âge de dix-sept ans, a perdu la sienne.

 

 

Déceptions

 Les Sept de Chicago, formidable et regorgeant de performances d’acteurs, est reparti bredouille malgré toutes ses qualités et ses nominations. Il est à découvrir absolument sur Netflix.

Même si j’aime beaucoup Juh-Jung Young, c’est Amanda Seyfried qui aurait idéalement dû remporter le trophée de la Meilleure actrice dans un second rôle pour Mank, où elle brille littéralement.

L’hommage aux disparus, sur une chanson de Stevie Wonder, a défilé à la vitesse de la lumière, bien trop vite. On avait à peine le temps de lire les noms, alors que certaines légendes, comme Olivia de Havilland, auraient mérité qu’on s’attarde sur elles. On a tout de même remarqué que les Frenchies Bertrand Tavernier, Michel Piccoli ou Jean-Claude Carrière n’avaient pas été oubliés.

  

Miss Congeniality

Le titre revient à Glenn Close, qui a mouché l’humoriste Lil Rel Howery, animateur du blind test des chansons culte des Oscars organisé par Questlove, en répondant brillamment sur « Da Butt » de Experience Unlimited, chanson du film School Daze de Spike Lee. Elle s’est même prêtée à une démonstration de twerk, qui a vite fait le buzz sur la Toile.

 

Paillettes

Carey Mulligan n’a rien gagné pour sa performance dans Promising Young Woman (qu’on a hâte de découvrir en salles), mais elle avait la plus belle robe, signée Valentino. L’Oscar de la Paillette, c’est à elle qu’il revient.

Merci à Getty Images, l’agence Reuters, Canal+, Netflix, ABC… 

 

 

+1

3 BILLBOARDS, LES PANNEAUX DE LA VENGEANCE

En lice pour les Oscars avec sept nominations, le troisième film de Martin McDonagh, réalisateur du génial Bons baisers de Bruges, a déjà raflé quatre Golden Globes, dont celui du Meilleur film dramatique de l’année, ainsi que le Lion d’Or du Meilleur scénario au festival de Venise. Avec ce récit quasi biblique sur la loi du talion, gorgé de tendresse et de violence, le cinéaste anglais d’origine irlandaise se penche sur l’Amérique profonde et ses autochtones. Sans jamais tomber dans la caricature et avec un humour noir dévastateur.

 

« Aussi triste que soit un tel spectacle, j’espère pour ma part que ça signe la fin de cette étrange saga des trois panneaux…
– Ca signe que dalle abrutie ! Ce n’est qu’un début ! Passe ça dans ta matinale de mes deux “Bonjour Missouri” connasse ! »

  

3 Billboards, les panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)

Martin McDonagh
2017
Dans les salles françaises depuis le 17 janvier 2018

Sept mois après la découverte du corps de la jeune Angela Hayes, violée et assassinée dans un champ non loin de chez elle, l’enquête locale n’a pas avancé d’un pouce. Désespérée et ulcérée par l’apathie des policiers de cette petite ville du Missouri, Mildred Hayes (Frances McDormand), la mère de la jeune fille, décide de les rappeler à l’ordre. Elle loue les trois immenses panneaux publicitaires laissés à l’abandon à la sortie de la ville, et fait afficher un message interpellant directement le chef de la police, le respecté Chef Willoughby (Woody Harrelson)…

Dramaturge renommé en Angleterre et en Irlande (en 1996, sa pièce The Beauty Queen Of Leenane, avait été encensée par la critique, et avait raflé moult récompenses), Martin McDonagh n’avait jusqu’ici signé que deux longs métrages : Bons baisers de Bruges, une petite merveille de comédie noire qui avait fait sensation à sa sortie en 2008, et le délirant 7 psychopathes, en 2012, nettement moins abouti (du propre aveu du réalisateur lui-même). Les amoureux de Bons Baisers de Bruges retrouveront dans 3 Billboards ce qui faisait son charme : cet enchaînement de situations absurdes et jamais manichéennes qui font passer du rire aux larmes, et ces personnages attachants, qui n’en finissent pas de surprendre. C’est en découvrant, au cours d’un voyage aux Etats-Unis, que des panneaux publicitaires avaient été utilisés pour interpeller la police locale, que Martin McDonagh a imaginé un récit sur les effets de ce type de propagande sur la population d’une petite ville du Midwest. Il s’est laissé ensuite porté par l’écriture, donnant ainsi une chance à chaque personnage. Si ses dialogues sont aux petits oignons (on rit énormément), le film doit aussi beaucoup aux numéros d’acteurs. En John Wayne au féminin, bandana roulé sur le front façon Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, Frances McDormand est sensationnelle et trouve ici son plus beau rôle depuis Fargo. Mais celui qui épate encore davantage, c’est bien Sam Rockwell, tout bonnement renversant dans la peau de ce flic idiot, raciste et brutal, qui se découvre peu à peu une conscience. Le bien et le mal, l’amour et la haine, la soif de justice et la quête de vengeance se confondent dans ce mélodrame encré d’Americana, réflexion sur la destinée et le pardon, illustrée par la musique ad hoc de Carter Burwell, le compositeur fétiche de Martin McDonagh. Moins satirique et plus tendre que le cinéma des frères Coen auquel on pense inévitablement, ce grand huit émotionnel, imprévisible et profondément humaniste vaut bougrement ses quatre Golden Globes (Meilleur film dramatique, Meilleur scénario, Meilleure actrice et Meilleur second rôle). On lui souhaite la même rafle aux Oscars.
1 h 55 On salue également les prestations gratinées et inspirées de Woody Harrelson, Caleb Landry Jones, Zeljko Ivanek, Peter Dinklage, Sandy Martin ainsi que les excellents Abbie Cornish, John Hawkes, Lucas Hedge, Samara Weaving, Nick Searcy…

BANDE-ANNONCE








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