LETO

Il était une fois, en 1981 à Leningrad, de jeunes musiciens qui rêvaient de marcher sur les traces de Bowie, Dylan, Bolan, Lou Reed ou des Sex Pistols. Mais dans cette URSS de l’ère Brejnev, le rock est censuré, « encadré », et les aspirants à la gloire doivent ruser pour se produire… Portrait d’une jeunesse joyeuse et lucide, en quête de liberté, Leto (« l’été ») est une petite merveille signée Kirill Serebrennikov, metteur en scène « dissident » russe assigné à résidence depuis plus d’un an. Coup de cœur du festival de Cannes 2018 injustement oublié du palmarès, ce film baroque, poétique et mélancolique, hanté par le destin de ses véritables protagonistes et la beauté de l’actrice Irina Starshenbaum, est un pur ravissement.

 « L’avenir appartient à ceux qui se foutent de tout. »

  

Leto


Kirill Serebrennikov
2018
Dans les salles françaises depuis le 5 décembre 2018

Prix Cannes Soundtrack 2018 pour sa bande originale supervisée par Roma Zver et German Ossipov.

Au début des années 80 à Leningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg), Mike Naumenko (Roman Bilyk) musicien et poète sous influence Bob Dylan, est l’artiste phare de la scène rock underground locale, dont le temple est le Leningrad Rock Club. Entre les répétitions avec son groupe et son job de gardien d’usine à mi-temps, il mène une vie de bohème avec son épouse, Natacha (Irina Starshenbaum), et leur bébé. Un beau soir d’été, au bord de la mer baltique, ils rencontrent Viktor Tsoï (Teo Yoo), jeune compositeur doué en quête de conseils. Mike décide de le prendre sous son aile, même s’il s’aperçoit vite que Natacha n’est pas insensible à son charme…

Les premières images dévoilées lors du festival de Cannes 2018 où le film était en lice laissaient augurer d’un petit bijou. Car c’est bien ce qu’est cette chronique initiatique librement inspirée des mémoires de Natalia Naumenko (la Natacha du film), qui brosse le portrait d’une jeunesse avide de liberté et d’émancipation, bulle d’euphorie et de fantaisie dans la grisaille. Le noir et blanc un peu vintage s’accorde parfaitement avec la tonalité de cette Union Soviétique sclérosante où commence à souffler le vent de la Perestroïka. La magie s’invite grâce à la caméra audacieuse de Kirill Serebrennikov qui confère un lustre iconique aux tribulations des protagonistes ; certains (Mike Naumenko et surtout Viktor Tsoï) sont de véritables légendes en Russie. Tout en fantasmant sur les rock-stars occidentales dont les disques s’échangent sous le manteau, ces jeunes Soviétiques tentent de trouver leur identité artistique et surtout, de déjouer les pièges de la censure imposée par le régime. Le fameux Rock Club de Leningrad a ainsi l’allure d’une salle des fêtes où le public, assis et surveillé de près, n’est même pas autorisé à taper du pied. Des astuces stylistiques ajoutent de temps à autre un grain de folie à l’austérité ambiante : touches de couleur, séquences musicales tendance punk, vers de chansons culte (Blondie, Lou Reed…) repris par des personnages anonymes. Trop belle, trop douce, trop sage, Natacha va entacher la relation fraternelle entre Mike, le mentor dont la créativité s’essouffle (son interprète Roman Bilyk, alias Roma Zver, est le leader du groupe Zveri, très populaire en Russie) et Viktor, le disciple taciturne et doué. L’actrice Irina Starshenbaum, dont la grâce et la fraîcheur rappellent la jeune Anna Karina, illumine littéralement ce film romantique et « atmosphérique », à la fois joyeux et profondément mélancolique. Car en se penchant sur la vie de ces étoiles passées comme des météorites dans une époque liberticide, Sirill Serebrennikov démontre aussi que l’écart n’est pas si grand avec la Russie d’aujourd’hui où la liberté d’expression et le droit des artistes sont trop souvent bafoués. Il en sait quelque chose ! Accusé de détournement de fonds (plus d’un million d’euros de subventions ministérielles attribuées à son théâtre moscovite) — ce que le metteur en scène indépendant nie catégoriquement — il a été arrêté à Saint-Pétersbourg le 22 août 2017, à quelques jours de la fin du tournage de Leto. C’est chez lui, où il est assigné à résidence depuis, qu’il a terminé le montage du film. Son procès s’est ouvert à Moscou le 7 novembre 2018. Il pourrait durer des mois. Affaire à suivre.
2h 06 Et avec Philip Avdeyev, Aleksandr Gorchilin, Evgeniy Serzin…

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