ALIAS GRACE (Captive)

Coup de cœur pour cette mini-série de 2017 actuellement diffusée sur Netflix et passée inaperçue en France, remarquable en tous points.

 

(Click on the planet above to switch language.)


« J’espère que tôt ou tard nous raviverons votre mémoire…
– Je ne suis pas certaine de vouloir la retrouver. »

 

ALIAS GRACE (Captive)


Mini-série canadienne réalisée par Mary Harron et écrite par Sarah Polley d’après l’œuvre de Margaret Atwood
Créée en 2017 sur CBC Television, disponible sur Netflix

Au Canada, en 1843, Grace Marks (Sarah Gadon), jeune servante d’origine irlandaise, est accusée d’avoir participé aux meurtres de son employeur et de sa gouvernante, aux côtés d’un autre domestique, James McDermott (Kerr Logan). Ce dernier est pendu, mais grâce à son jeune âge, la jeune fille, qui prétend n’avoir aucun souvenir de la tragédie, échappe à la peine de mort et écope d’une peine de réclusion à perpétuité. Cependant, son cas et sa personnalité suscitent de nombreuses interrogations, les observateurs ne parvenant pas à établir sa responsabilité réelle dans ce double meurtre. Quinze ans après, un médecin spécialiste des maladies mentales (Edward Holcroft) est mandaté par un pasteur (David Cronenberg) à la tête d’un groupe de soutien de Marks pour l’évaluer psychologiquement, l’aider à retrouver la mémoire et peut-être enfin, découvrir la vérité…

Fascinant. Cette mini-série de six épisodes se dévore quasiment d’un trait. A l’instar du médecin bienveillant (mais sur ses gardes) campé par le séduisant Edward Holcroft, on ne peut qu’être envoûté par l’histoire et la personnalité de Grace Marks incarnée de manière remarquable par Sarah Gadon. Le show est l’adaptation d’un best-seller de Margaret Atwood publié en 1996, librement inspiré d’un fait divers. La romancière canadienne avait consacré plusieurs années à étudier l’affaire (telle que relatée en 1853 par Susanna Moodie dans son ouvrage La vie dans les clairières) et l’avait d’abord adapté en 1974 pour la télévision sous le titre The Servant Girl (c’était une des pièces de la série télévisée canadienne The Play’s The Thing). S’il est ici question de mysticisme et de psychanalyse — Grace Marks est-elle folle, manipulatrice, victime ? — on retrouve dans le show les thèmes de prédilection de Margaret Atwood et nombre de similitudes avec La servante écarlate : l’enfermement, la condition de la femme, les rapports maître-domestique, la lutte des classes… On se laisse embarquer dans le récit cette immigrante irlandaise, narré par elle-même, illustré par des flash-backs qui mettent en exergue le climat de violence qui l’a toujours entourée. Tour à tour ingénue, extrêmement lucide ou philosophe, Grace déstabilise son interlocuteur, fasciné par son intelligence et qui ne mesure pas le danger auquel il s’expose à vouloir ainsi entrer dans sa tête (on n’est pas très loin de la série Mindhunter). Se pourrait-il que le mal ait un visage aussi angélique ? Cette peinture de la société du 19ème siècle, où l’intérêt du public pour le spiritisme, l’hypnose et les rêves était déjà manifeste (le terme « psychanalyse » de Freud n’apparaît qu’en 1896), force l’admiration. Troublante et parfois terrifiante, Alias Grace brille par son écriture intelligente (Sarah Polley est une figure du cinéma indépendant), la beauté de sa mise en scène (Mary Harron est la réalisatrice de American Psycho) et sa distribution irréprochable.
Six épisodes de 45 minutes. Et avec Anna Paquin, Paul Gross, Rebecca Liddiard, Stephen Joffe, Zachary Levi… et la participation de Margaret Atwood

0

UNCUT GEMS

Les Oscars boudent les productions Netflix. Comme The Irishman et Marriage Story, Uncut Gems en a donc fait les frais cette année, ainsi que son acteur principal, curieusement oublié dans les nominations. Pourtant on le sait depuis longtemps, Adam Sandler est un p.… d’acteur. Il le démontre une fois encore dans le quatrième long-métrage des frères Sadfie. Avec ce film noir fiévreux tourné pied au plancher, les princes du cinéma indépendant new-yorkais n’ont pas fait dans la dentelle. Si vous aimez les descentes infernales…

(Click on the planet above to switch language).

 


« That’s a million-dollar opal you’re holding. Straight from the Ethiopian Jewish Tribe. I mean, this is old-school, Middle-Earth shit. »

 

UNCUT GEMS

Benny et Josh Safdie
2019
Disponible sur Netflix depuis le 31 janvier 2020

Howard Ratner (Adam Sandler) est propriétaire d’une bijouterie sécurisée dans le Diamond District de New York dont il est une figure notoire, moitié homme d’affaires, moitié escroc. Ce père de famille en instance de divorce et joueur invétéré est sur charbons ardents depuis qu’il a reçu une opale de ses partenaires juifs éthiopiens, un morceau de roche brut constellé de couleurs. Il espère qu’elle lui rapportera une petite fortune à une vente aux enchères, ce qui lui permettra d’éponger ses dettes. Dans son euphorie hélas, il ne peut s’empêcher de la montrer à Kevin Garnett, le basketteur star des Celtics descendu à la boutique. Ce dernier, fasciné par la pierre, lui demande de la lui prêter le temps du match qu’il doit disputer le soir même, en promettant de la ramener le lendemain…

Le générique, qui entraîne de l’intérieur d’une opale à celui du colon de Howard Ratner (qui subit un examen de routine chez son médecin), met en condition. Uncut Gems, dont l’action se déroule en 2012, emporte dans un tourbillon étourdissant, celui de l’existence même de ce personnage bigger than life et un brin hystérique, qui ne cesse de parler, d’embrouiller tout le monde et de courir d’un point à un autre avec une fougue inextinguible. Aussi grisant qu’épuisant, le film se révèle fascinant dans sa façon de tenir le spectateur en haleine. Difficile de reconnaître chez ce loser accro à l’adrénaline, pris dans la spirale de ses mensonges et mauvais calculs, l’Adam Sandler rigolo et attachant de The Wedding Singer ou de Big Daddy (les prothèses dentaires y contribuent également). A contre emploi comme il l’était dans Punch-Drunk Love, de Paul Thomas Anderson, le coiffeur déjanté de You Don’t Mess With The Zohan effectue un numéro de haute voltige. Grâce à son talent, ce type exaspérant, comme le lui dit son épouse d’une manière lapidaire, prêt à jouer sa vie sur un pari, parvient malgré tout à susciter de l’empathie. Avec ses emportements de gosse lancé dans une course au trésor, ne se souciant ni du ridicule ni de la bienséance, il émeut par fulgurance, en se montrant aussi et hélas souvent à contretemps, romantique et père aimant. Il y a du Cassavetes et du Scorsese dans ce film bouillonnant, chaotique et terriblement humain, tourné dans ce quartier de New York très secret et rarement montré à l’écran (John Schlesinger y avait situé son Marathon Man), que le maître de la lumière Darius Khondji rend ici plus magnétique encore. Car les frères Sadfie, réalisateurs de Mad Love In New York et Good Time, connaissent parfaitement le terrain. Leur père travaillait pour un joailler du Diamond District et leur a raconté moult anecdotes du cru. Il émane de leur film, qui réunit une brochette de comédiens souvent inconnus dont les épatantes Idina Menzel et Julia Fox, ainsi que des stars dans leur propre rôle (le chanteur The Weeknd, le basketteur Kevin Garnett…), une authenticité édifiante et une ironie cruelle. On ressort, de cette expérience, lessivé, « sonné » et admiratif.
2h 15 Et avec LaKeith Stanfield, Keith Williams Richards, Tommy Kominik, Hailey Gates…

0